Documentaire réalisé par Wim Wenders en 1985 et présenté à la cinémathèque dans le cadre du Festival Toute La Mémoire Du Monde, Tokyo-Ga est un hommage vibrant à un cinéaste majeur du détail, du cadre, de l’émotion et d’un cinéma dénué d’artifice livrant les émotions les plus fortes : Yasujiro Ozu. 


Dans un désir de retrouver le cadre unique, le sens millimétré du raccord et la précision des performances des comédiens, Wim Wenders est parti en 1983 avec Edward Lachman, une caméra et un enregistreur à Tokyo. Il filme alors avec fièvre et appétit de cinéma, comme un enfant qui découvre un nouveau monde, tout ce qui fait la sève de cette ville. La rue, les villes, les trains, les gens, et cherche avec beaucoup de mélancolie et d’émotion le point de vue d’un réalisateur et d’un Japon parti trop vite.

La mélancolie est permanente et infuse des images de Lachman et des sons de Wenders (qui a lui-même tout enregistré, non sans difficulté). Les habitants errent dans les gares, le métro, les magasins, les cafés, sans but mais avec une belle envie de vivre, un peu comme le feront l’Archange Damiel (Bruno Ganz) à Berlin dans « Les Ailes du désir » (1987) ou Travis Henderson (Harry Dean Stanton) dans le désert Texan dans « Paris Texas » (1984). Le documentaire est très personnel et offre une nouvelle vision de la ville et d’Ozu. Il permet de commencer à comprendre à quel point les thèmes abordés par le réalisateur nippon sont généraux, et dans lesquels absolument tout le monde peut se reconnaître.

Les obsessions chères à Wenders y sont également présentes ; comme l’errance, la haine latente de la technologie naissante, notamment de la télévision, et surtout l’exotisme et l’attirance que cet homme trouve aussi bien dans les racines les plus traditionnelles du Japon que dans la modernité américaine.

A l’époque en quête d’inspiration, le cinéaste va chercher à Tokyo ce qu’il veut absolument voir ; le point de vue et la vision d’un monstre de cinéma qui, à partir des thèmes les plus généraux, a composé les œuvres les plus fascinantes et recherchées. La voix-off montre et exhibe les doutes, les questionnements et les fantasmes recherchés par ce dernier, et cette caméra-thérapie lui a permis de ramener de Tokyo un souffle qu’il libèrera de l’autre coté du globe dans son chef d’œuvre « Paris Texas », filmé l’année suivante.

Les salles de Pachinko de Tokyo

Les rencontres insolites et fascinantes avec son ami Werner Herzog aux aspirations toujours plus inatteignables, le discret et énigmatique Chris Marker qui ne laisse apparaître que son œil dans un bar portant le nom de son film « La Jetée », l’acteur fétiche d’Ozu Chishū Ryū et surtout avec comme point d’orgue la longue rencontre avec son chef opérateur Atsuta Yūharu sont toutes marquées par l’humanité et la force des émotions ressenties par chacun.

Les dialogues progressifs et les plans longs, sans coupes, permettent d’aller chercher chez les différents artistes des émotions assez complexes et, à la manière d’Ozu, à rendre fascinant et bouleversant un entretien supposé cordial. Les larmes d’Atsuta de regret et de tristesse pour ce cinéma perdu sont le point d’orgue de ces discussions, et font résonner chez le spectateur la fibre mélancolique que Wenders laisse tant paraître dans chacun de ses films.

Leçon de Cinéma du chef opérateur Yuharu Atsuta

Fasciné et ému par le film, j’ai interrogé à la fin de la projection le réalisateur sur le cinéma Japonais, ce qui m’a permis de recueillir ses mots les plus justes et épurés pour montrer et encenser son amour au cinéaste :

« Malgré les aspirations baroques et la virtuosité de mise en scène d’Akira Kurosawa ou des autres metteurs en scène Japonais de l’époque, s’il y a bien quelque chose qui m’a directement touché au cœur et ému, c’est la force et l’émotion perceptible dans les cadres d’Ozu ».

C’est ainsi, plus tard dans la soirée et lors de la projection de « Les Ailes du désir », que l’émotion refit surface. Lorsqu’après presque trois heures de déambulations dans les rues de Berlin aux cotés d’un ange, le film se finit sur le texte suivant.


C’est alors que je compris qu’après tant d’années, Wim Wenders avait enfin trouvé la trace de Yasujiro Ozu, en lui dédiant son amour de la plus pure des manières, par le cinéma, le rendant intemporel et éternel. C’est alors que je compris que, si j’en avais la chance un jour, ce serait bel et bien à l’ex-ange Wim que je déclarerais mon éternel reconnaissance, par le cinéma.