Suite directe du premier « Sicario » réalisé par Denis Villeneuve,  » Sicario : la Guerre des Cartels » replonge ses personnages dans l’enfer des plaines arides Mexicaines et Texanes, à la frontière d’un No man’s land qui, dans l’actualité politique, résonne plus que jamais comme une terre contestée et démonstrative de l’inhumanité de certaines autorités suprêmes. Plus expliqué et détaillé, le film réussit à offrir une continuité tout en effectuant un virage radical de mise en scène et de traitement de ses personnages. 

Reprise d’un héritage déjà sacré

2015. Festival de Cannes. La compétition semble perturbée par une oeuvre hybride, bourdonnante et sombre. Le nouveau film de Denis Villeneuve fait sensation par sa maitrise de mise en scène pour livrer un sadique et silencieux jeu de massacre à la frontière Mexicaine entre militaires, policiers et bandits. Benicio Del Toro avait marqué les esprits en apôtre Mexicain sombre et effacé de la violence, tout comme son général en chef incarné à perfection par un Josh Brolin qui n’avait jamais atteint une telle puissance et justesse depuis « No Country for Old Men » . Son nom est celui qui de nos jours résonne comme l’un des meilleurs films d’ambiance de ces dernières années, un polar impitoyable froid et qui flirte avec le film d’horreur tant ces scènes d’angoisses et de tension sont maitrisées ; « Sicario ».  A l’annonce d’une suite, les inquiétudes se sont propagées et ce à juste titre, car comment faire suite à ce film dont les enjeux semblaient totalement achevés , si ce n’est les histoires des deux mercenaires sanguinaires Alejandro (Del Toro) et Matt Graves (Josh Brolin). Villeneuve occupé à redéfinir les limites et règles du cinéma grand public moderne de qualité avec « Blade Runner 2049 » (qui au passage est aussi un grand film, preuve du talent démesuré de cet homme), c’est Stéfano Sollima qui prend la relève pour essayer d’arriver à sa hauteur. Peu de belle nouvelles jusqu’à présent sauf une ; c’est Taylor Sheridan, grand auteur et metteur en scène des espaces Américains grâce à sa trilogie du Western Moderne composée de « Sicario » (2015) , « Comancheria » (2016) et « Wind river » (2018) qui s’occupe du scénario.

Les cartels mexicains font régner la terreur à la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Rien ni personne ne semble pouvoir les contrer. L’agent fédéral Matt Graver fait de nouveau appel au mystérieux Alejandro pour enlever la jeune Isabela Reyes, fille du baron d’un des plus gros cartels afin de déclencher une guerre fratricide entre les gangs. Mais la situation dégénère et la jeune fille devient un risque potentiel dont il faut se débarrasser. Face à ce choix infâme, Alejandro en vient à remettre en question tout ce pour quoi il se bat depuis des années.

Unforgiven

Dès le premier plan et la scène ahurissante de tension du terroriste, les enjeux sont fixés; Sollima prend le parti d’une mise en scène plus furieuse, plus coupée ( peut être un peu trop de temps en temps) et bien plus basée sur la violence que son ainé Villeneuve. Scène suivante, une scène de torture maitrisée à la perfection par Josh Brolin, terrifiant dans sa barbe caverneuse, renforce le ton nettement plus féroce et brutal du deuxième épisode de la franchise. Ton donné, le metteur en scène s’en donne à coeur joie pour livrer un jeu de massacre sans équivalent de brutalité où les affrontements sont multiples et où le danger guette chacun des plans , tapis dans le hors-champs , mais ou contrairement au premier « Sicario », il fait le choix de surgir frontalement. Pour l’épauler dans cette guerre sans fin, Matt Graver fait appel à son étrange allié de toujours; Alejandro, qui dans ce film est plus développé et approfondi. En plus d’une histoire complexe sur le passé de cet ancien avocat brisé par le système, le fantôme de Juárez est parfaitement incarné par Benicio Del Toro (de loin sa meilleur performance depuis…« Sicario ») qui arrive à jongler entre la terreur et l’humanité que ce dernier va développer pour la fille de Reyes, chef du Cartel qui a assassiné toute sa famille. L’extension du conflit à la frontière permet aussi l’introduction d’une histoire parallèle suivant un passeur qui débute dans le métier de Sicario. Sheridan déploie ainsi son talent et permet l’introduction de plusieurs histoires qui, malgré l’ampleur des conflits et enjeux, se tiennent parfaitement et décline son récit sur des sphères plus amples (tout en permettant une dénonciation directe à la politique Américaine actuelle et son traitement déplorable des migrants).

Evidemment, cette violence présente et bien plus montrée fait passer l’univers de la franchise d’un Western Fordien à un bain de sang à la Peckinpah, dans laquelle les moments de bravoure permettent une construction sur les personnages et les rendent attachants. La relation professionnelle et amicale entre Graver et Alejandro est basée sur un schéma d’action et de paroles (là où dans le premier film la présence d’Alejandro relevait de celle d’un esprit, d’un mythe, d’un sombre cauchemar connu par chacune des âmes perdues de ce désert). Ils sont le triste résultat de tout ce sang versé pour une cause indéfinissable tant elle est ample.

The Border

Le traitement de mis en scène du film varie car le contexte diffère. Dans « Sicario », l’enjeu était de saisir la grandeur de tout ce chaos, mené par des monstres et dont Kate Macer (Emily Blunt) ne pouvait agir, tant elle était dépassé par cette affreuse mascarade. Cette suite nous plonge sans personnage repère dans le chaos , et le spectateur n’arrive plus à saisir la pesanteur de ces lieux car cela n’est pas possible sans le regard dans l’oeuvre d’un personnage vierge et en apprentissage. Il est donc logique et justifié pour Sollima d’adopter sa mise en scène pour grandir les enjeux et permettre, après avoir à peine effleurer la surface, de plonger totalement dans ce monde. Contexte politique plus fort et personnages principaux multiples pour un film choral sont les solutions pour le film de différer de l’excellence de son ainé, qui semble inadapté de base pour une suite. Donc certes, Sollima n’est pas Denis Villeneuve , certes la suite n’a pas la pesanteur et l’impact de son ainé (qui est un chef d’oeuvre instantané) , mais il en reste un film bon, ambitieux, au scénario complexe et parfaitement réadapté aux enjeux et à l’univers des Sicaires. Le film n’a donc pas à rougir d’être une suite honteuse; c’est loin d’être le cas.

Avec un matériel risqué et délicat, Stéfano Sollima peut se féliciter d’avoir réussi à ne pas rater la suite de « Sicario ». Mieux que ca, il peut revendiquer grâce à sa mise en scène et son traitement une originalité qui lui permet de se distancier de l’absence de contexte volontaire du premier film. Villeneuve a laissé les fantômes erreur pour semer l’effroi et le mystère; Sollima a quant à lui prôné le chaos. 

–> « Sicario : La Guerre des Cartels » de Stéfano Sollima, avec Benicio Del Toro, Josh Brolin, Isabella Moner