Premier film de Jean-Bernard Marlin ovationné à Cannes et triomphant dans les salles de cinéma depuis sa sortie début Septembre, “Shéhérazade” est l’une des propositions de cinéma Français la plus généreuse et enthousiasmante de l’année, qui offre aux amateurs de cinéma original , d’histoire passionnelles et de réelles aventures une petite pépite. 

Le Ventre de Marseille

Parler d’une histoire d’amour, d’aventure et de criminalité à Marseille est un défi de taille. En effet, dans une ville si référencée et constamment affiliée au banditisme, à la criminalité et aux affaires judiciaires importantes, filmer peut vite frôler le cliché et devenir dérangeant et impersonnel. Il n’en est rien dans ce film, qui joue avec cette image pour totalement innover et transformer la ville, pour lui donner une nouvelle vie grâce au talent du chef opérateur Jonathan Ricquebourg. Malgré la condition précaire des personnages, leurs ambitions et leurs  activités , entre la prostitution et la délinquance, le film prend vite la tournure d’une aventure romantique, d’une histoire éphémère poétique et vaporeuse où les lumières et les néons des enseignes des restaurants et des HLM aveuglent les spectateurs et rappellent la liberté des nouvelles vagues Françaises et étrangères. Voir les errances de Zack et Shéhérazade dans la ville, dans l’appartement insalubre où elle vit avec Sabrina, un junkie  travesti, ou sur l’autoroute bruyante et brulée par le soleil du Sud est un réel appel à la liberté et à l’errance qui rappelle les virées fiévreuses en moto filmées il y a plusieurs décennies par Hou Hsiao-Hsien et Edward Yang . Cette mise en scène est murement réfléchie (le film a pris deux années de préparation) allant chercher une certaine pureté jusque dans ces interprètes, amateurs. Recherché dans les faubourgs de Marseille, tourné dans la ville et pensé par un metteur en scène habité par sa ville ; “Shéhérazade” est une déclaration d’amour illuminée et imaginée  à la ville, qui est un des protagonistes du film.

Les Mille et Une Nuits

Les personnages sont des jeunes innocents broyés par un système trop difficiles à épouser, et décident malgré leur manques total de culture, de repères ou d’expérience de vivre leur propre histoire d’amour. Ils n’ont souvent pas les mots pour exprimer la force de leurs sentiments, mais la puissance des interprètes et la vivacité de la caméra capte avec beaucoup de justesse la pureté de cette innocence, malgré l’univers vulgaire et compliqué dans lequel ils vivent. Zack est un diable, un jeune délinquant tout juste sorti de prison et rejette par sa famille de sang qui, sans autre solution, repart dans le cercle vicieux de ses amis d’enfance dans lequel travailler est un problème qui souvent amène d’autres problèmes. En recherche d’une prostituée, il rencontre Shéhérazade qui, perchée sur son trône de bitume, ne descend pas mais lui demande de le rejoindre. Elle lui montre sa force de caractère, sa motivation et son besoin d’estime dans ce monde compliqué. C’est une fille qui l’intéresse et qui, par sa force de position et d’esprit, par son courage, par son acceptation particulière de sa condition et de son corps et par l’abstraction avec laquelle elle oublie tout ces démons et cauchemars, permet la naissance d’une histoire d’amour pure et sincère entre elle et Zack.

C’est d’ailleurs rapidement cette ambiguïté tissant la relation qui est fascinante et difficile à filmer et à appréhender pour le spectateur ; Comment , au fur et à mesure de leurs relation prostituée-Mac, se noue une réelle histoire d’amour entre les deux ? Cela amène évidemment son lot de problèmes, de jalousie, de rejets qui, dans la tradition passionnelle dans laquelle s’entame leurs amours , s’enflamment dans une spirale tragique.

A l’heure des Comptes…

Evidemment, lors du constat final, nous sommes tentés de lui reprocher son rapport parfois un peu trop référencé de l’approche du film de gangster (notamment l’introduction du film qui, avec sa musique, son montage d’images d’archives et sa typographie rouge rappelle trop Scarface (1983)) mais cela disparait vite au profit de réels moments de cinéma, comme une scène d’attaque rythmée sur une musique techno très entraînante, sans parler de la fin du film, qui ne laissera personne indifférent tant elle est à l’image de cette aventure passionnelle ; crue, brutale, pure, centrée sur les visages et sur les yeux des personnages mais débordante de générosité et d’émotion. Voir un tel film couronné d’un tel succès commercial et critique est un pur plaisir et, plus que ca, une réelle lueur d’espoir. Il est trop tôt pour appeler cela un renouveau total , mais il est loin d’être sot de croire en l’éclosion d’un cinéaste, et de saluer avec ferveur et soutien cette proposition fascinante et encourageante qui, à l’heure des mille et une vagues prônées  toute les semaines , montre ce qu’un film doit réunir pour changer les choses; une critique mais surtout un public, car c’est en appelant aux émotions qu’on récolte l’effervescence et le renouveau.

“Shéhérazade” est ainsi, tapis sous son vernis de film attendu et prévu sur la jeunesse et l’amour, une proposition des plus fascinantes de l’année 2018 en France. Naissance d’un cinéaste à n’en pas douter, d’interprètes, d’un chef opérateur ainsi que d’une nouvelle façon peut-être d’entrevoir le cinéma s’aventure dans le savoir-faire Français, à la frontière entre  réalisme social et imaginaire d’un réel idéal, d’une sensibilité et d’une vision. 

  • “Shéhérazade”, réalisé par Jean-Bernard Marlin, avec Dylan Robert et Kenza Fortes