Sélectionné au festival de Cannes en compétition officielle pour la première fois depuis 2007 et son film « Les Chansons d’amour » , le cinéaste et ancien critique Christophe Honoré revient avec « Plaire, aimer et courir vite », histoire d’amour entre un écrivain et un étudiant Breton dans le Paris des années 1990.

L’école de la Chair

Paris. Les années 90. Une lumière bleue douce berce la ville et illumine la tour Montparnasse. Jacques est un écrivain perdu, épuisé par ses amours passés et malade. Car oui, dans ces années, le sida fait ravage et  l’amour rime avec la mort ; le sexe tue. Il court après ses souvenirs , après ses derniers amours, et essaye de  tout régler avant de mourir. Arrive alors, par le biais de l’art et du cinéma, Arthur, qui va perturber son monde. Lui est jeune et insouciant, et alterne entre les histoires et les aventures pour « se donner des élans romanesques de vie ». C’est un « Whitman » au sens de Jacques, surnom donné aux amoureux faciles favoris d’Allen Ginsberg et de Walt Whitman, deux brillants écrivains Américains. Les deux se tentent alors à une aventure; l’un pour oublier et l’autre pour se souvenir.

C’est dans ces prémisses que les personnages se rencontrent, se consument comme les cigarettes qu’ils fument, se quittent, s’habitent et s’unissent. Dans la ville comme dans la province , l’un pense à l’autre et ne font que regretter cette si belle nuit qu’ils ont vécu. Pour Jacques, tout semble si compliqué , alors que pour Arthur la vie n’est qu’une balade en voiture dans la campagne humide de la Bretagne. L’amour y est intense, filmé tantôt hors-champs tantôt plein cadre. Les corps sont suants, fiévreux , et transmettent, sans la vulgarité oppressante et les litres d’huile d’olive versés sur le torse d’Armie Hammer à chaque plan de « Call Me by Your name », une réelle passion simple et pensée , intime et presque imaginaire, épurée et intense. Eloge des corps , du détail , de la finesse et de l’ornement qui permet une universalité dans sa vision de l’amour. Ce ne sont pas que des hommes ensemble ou des femmes; ce sont des corps qui sont filmés avant tout. Les sourires et les larmes sur les visages du duo absolument renversant de justesse incarné par Vincent Lacoste et surtout Pierre Deladonchamps magnifient d’avantage les sentiments et, dans un tourbillon de musique, renvoient à un sentimentalisme pur et dénué d’effet superficiel. Pas de fausse pellicule, pas de Jump-cut négatif inutile ; Ici la simplicité du bleu granuleux des pyjamas et de la capitale au lever du jour suffit à émouvoir.

L’Art pluriel comme déclinaison et support d’un Chef-d’oeuvre

En effet, ici tout est convoqué pour capter et captiver le spectateur dans les corps de Jacques et d’Antoine. Les chansons douces -n’en déplaisent à Honoré- bercent leurs émotions et indiquent leur progression dans la perte d’un souvenir si ample et doux. D’Astrud Gilberto à Cocteau Twins et d’Anne sylvestre (lors du plus beau moment de cinéma du film) à Harry Nilsson, tout est convoqué pour totalement perdre la raison, pour être atteint de cette douce et passive fièvre qui nous attrape depuis l’ouverture onirique découlant des premiers plans.

La musique certes, mais bien accompagnée de l’art pictural : des Matisse de Beaubourg à « La leçon de piano », film devant lequel les deux anges du film se rencontrent. L’affiche gigantesque d’Arthur du chef d’oeuvre « Boy meets Girl » de Leos Carax semble définitivement enterrer toute possibilité de revenir à un film réel ; le cinéaste emmène ses personnages et ses spectateurs dans un Paris imaginé, coloré, poétique et insolite où l’Art suinte des murs, des façades, des immeubles et des monuments.

Jacques est écrivain, mais il n’arrive plus à composer et n’écrit plus. Seule trace de son métier et de sa passion, un gigantesque recueil qu’il donne à son meilleur ami à la fin du film, incarné par Denis Podalydès (avec brio, mais est ce encore possible de douter du talent de ce comédien ? ). Il va ainsi finir spectateur de son propre art… « Finir lecteur », comme le dit si justement Arthur.

Pas de politique, d’engagement ou de fièvre dans ce film qui est un réel contrechamp passif  à « 120 Battements par Minute ». C’est plaisant car cela permet une lecture complète et multiple de la période dans laquelle chacun peut se reconnaitre, des activistes aux rêveurs.

La mélancolie Parisienne

La mise en scène exquise et raffinée permet la mise en place d’une ambiance mélancolique et douce dans Paris. Il est plaisant et émouvant de voir Arthur fumer à Beaubourg, de voir Jacques écrire du haut de son immeuble et de les voir les deux se réunir sur les quais ou dans l’hôpital qui siège au pied de Notre Dame. Un amour de la ville qui est dans le détail et qui donne envie de revoir Paris sous un autre angle, et d’en profiter avec une autre vision.

Christophe Honoré touche avec justesse et universalité dans « Plaire, aimer et courir vite ». Il fait un cinéma d’auteur fin et amoureux tout en étant d’une extreme qualité dans sa mise en scène, intelligente et somptueuse. Sa brillante direction d’acteur permet l’émergence d’un trio touchant et convaincant, mené par Pierre Deladonchamps qui trouve ici son meilleur rôle. Chant du cygne pour chacun de ses créateurs, ce film est l’un des grands oubliés du Palmarès du Festival et une belle promesse pour le futur du cinéma français d’auteur. 

-> » Plaire, aimer et courir vite », réalisé par Christophe Honoré avec Pierre Deladonchamps, Vincent Lacoste et Denis Podalydès, en salle depuis le 10 Mai.