Entretien avec Laurent Rochette Producteur et Paul Saïsset Directeur de la communication du film “Paris est à nous“. 

Pourquoi être passé de ”Paris est une fête” à ”Paris est à nous” pour le nom du film ?

On a l’impression que le titre correspond à la période post-attentat que Paris a connue. Et là, depuis novembre dernier, on est face à un changement d’époque, on assiste à une espèce de basculement où cette époque post-attentat est un peu derrière… En même temps, on a l’impression que le film prouve une actualité, qu’il trouve une espèce d’écho à ce qui se passe en ce moment et on voulait que le titre du film représente plutôt le passage d’une époque à l’autre.

Justement sur ce travail d’époque, dans la vidéo de présentation du film, Noémie Schmidt expliquait que « l’idée du film était de faire un film sur notre époque, de parler de notre génération sans attendre la permission de personne ». Le fait que le scénario ait été écrit au fur et à mesure des événements a-t-il été un frein à la production du film ?

Tout le concept de base du film était justement d’être très mouvant. Ça n’a pas été un frein, au contraire : ça a été plutôt un moteur, on ne savait pas forcément où ça allait. Cela a pu nourrir la production du film. Le fait est qu’on était une équipe de tournage minuscule et très mobile. Ce n’était pas un problème de tourner une séquence du jour au lendemain. S’il y avait une manifestation, s’il y avait des événements -comme les obsèques de Johnny pendant lesquels on a tourné- on a pu y aller car on était très réactifs. Toutes les contraintes dans un film traditionnel, on en a fait une force.

Capter les choses qui se sont passées, c’est effectivement ce qui ressort du film mais pas seulement… Est-ce que c’était difficile de tourner dans les rues sans que les gens ne demandent des autorisations de droit à l’image ou des droits de regard sur ce que vous avez filmé ?

L’idée, c’était d’y aller de manière très concrète et simple, on était très discrets, la caméra était toute petite et on s’était fixé quelques règles assez précises quand on était en tournage : être toujours en mouvement, avoir toujours une caméra qui avance et ne pas revenir plusieurs fois sur les mêmes lieux sauf exception. On se déplaçait constamment, on n’était même pas identifiés par les gens dans la rue, donc ce n’était pas un problème pour nous, ils ne pensaient pas que c’était pour un film étant donné nos caméras. Ils nous ignoraient sauf 2 ou 3 personnes qui nous ont demandé si on tournait un clip.
De plus, on est aussi dans une époque où tout le monde a un smartphone dans sa poche et le sort à n’importe quelle occasion… Tant que tu n’as pas de grosse logistique qui bloque les rues pour les tournages, des camionnettes, les gens ne remarquent pas trop. Les gens sont impressionnés quand il y a beaucoup de technique, quand il n’y en a pas, ça ne se voit pas. Du coup, c’est tout l’avantage de cette manière de tourner. 

Tourner devient une liberté, tu fais avec peu, tu es super mobile, tu peux le faire du jour au lendemain en fonction des événements dans la ville plutôt que d’avoir un calendrier hyper-figé.

En plus de l’envie de créer et raconter une histoire, est-ce que c’était cela précisément qui était stimulant ?

Oui bien sûr, se rendre disponible en fonction des événements… Là dans le film que vous avez vu, il y a environ 90% de rushs tournés qui sont passés à la trappe. On a tourné énormément de choses pas forcément réussies, mais c’était chouette, car sans la pression d’une « production classique », on avait le temps et la chance de pouvoir tenter des trucs qui s’avéraient parfois super étonnants et parfois magiques…

En fait vous avez tourné dans Paris et ce fut un modèle de création cinématographique… L’actualité est un des moteurs du film mais comment avez-vous trouvé les mots justes pour faire comprendre au spectateur l’état d’urgence dans lequel on se trouvait ?

On a tous vécu en France à une certaine époque avec des marqueurs temporels, en même temps on ne voulait pas que le film ait des repères très clairs et précis sur un mois ou deux, on voulait que ce soit juste une espèce d’état des lieux dans lequel chaque spectateur pourrait se projeter et aller rechercher des sensations. Pour cela, on a utilisé des techniques assez expérimentales de montage, voir ce que ça faisait au niveau qualité d’image. On s’est aussi rendu compte que la parole médiatique, dans notre cas la parole des présidents Hollande et Macron, servait aussi comme marqueur temporel pour faire sentir l’urgence de l’époque.

Vous venez de nous parler du montage, il y a eu 3 monteurs : Souliman Schelfout, Aymeric Schoens, Raphaël Costa. Comment ont-ils travaillé ensemble pour rester dans la continuité ?

Ils n’ont pas vraiment travaillé ensemble. Il y a eu tout d’abord Aymeric qui a commencé à « manipuler » les images pendant le tournage puis il y a eu le monteur principal Souliman qui a repris le film. Il y avait Raphaël qui venait à des petites périodes quand on était bloqué. Chacun a pu se nourrir et  trouver de « l’inspiration » dans le travail laissé par le précédent. 

Ce qui est frappant dans votre film, c’est les lumières et les couleurs. Peut-on dire qu’elles représentent une part de réflexion sur les expressions et les émotions des personnages ?

Oui. On a choisi des fins de journées, quand il y avait du soleil en été… En bref, quand il se passe quelque chose à la lumière. A partir de là, ça a été monté en fonction et étalonné. C’est le travail de l’étalonneur de se fier à son ressenti personnel.

Est-il possible de considérer le film comme un triangle entre le couple, le couple heureux et la mort du couple ? Ce triangle pourrait-il être une des interprétations du film selon vous ?

Difficile de répondre… Au fur et à mesure de la progression du film, on peut voir un triangle se former entre Anna, la vie et la mort…

Notre question est un peu particulière ?

Effectivement, on est un peu dérouté par la question… Vous faites partie des premières personnes qui ont vraiment vu le film et qui en parlent de façon très précise… Jusqu’à présent, on parlait beaucoup de ce qui s’est passé autour du film plutôt que du film lui-même donc c’est assez sympathique d’entendre les interprétations de chacun. Par contre, on a essayé de faire un film le plus ouvert possible pour que chacun puisse se l’approprier et y voir une histoire proche de ses expériences de vie. Ce que je veux vous répondre, c’est que le film fait tout de même une boucle et à la fin du film on revient à l’amour, c’est plus général que l’amour du couple mais ça passe aussi par ça. 

Ce film est très marquant pour la jeunesse car c’est une histoire que pourrait vivre n’importe quel jeune…

C’est touchant cette interprétation du film car on l’a beaucoup travaillé « dans un aquarium » et on n’a pas trop de retours pour l’instant…
On a voulu un film ouvert et libre pour qu’il y ait plusieurs interprétations et que chacun puisse se projeter : le couple face à la vie, le couple face à la ville avec une notion assez intime, la frustration, la dispute sur l’ambition de chacun, tout ce qui évoque bien l’époque… Il y a d’autres questions comme au niveau de la politique, à des niveaux existentiels donc au niveau de la société pour savoir où tout cela pouvait mener autant qu’au niveau du couple dans ce qu’on a pu vivre personnellement.
Donc c’est touchant d’entendre que le film est parlant pour la jeunesse car c’était un peu notre ambition que d’offrir quelque chose qui essaie d’être un peu « universel », ce que nous tout jeunes français vivons dans cette époque et comment on peut en parler, ce qu’il y a à comprendre, qu’est-ce qu’on peut faire, qu’est-ce qu’on veut faire…

Vous, en tant que parisiens, pensez-vous que ce film aurait pu être tourné dans une autre ville que la capitale ? Paris, ville de l’amour…

Paris a quelque chose dû au fonctionnement de notre pays par rapport à son côté centralisé : si tu veux parler à tous les Français, je pense que Paris est le lieu rêvé tant il y a de grands événements marquants du pays qui s’y passent. Donc si tu veux tourner des événements qui ont marqué les consciences, c’est difficile de le faire dans une autre ville. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que beaucoup d’histoires du cinéma français se passent à Paris et ce n’est pas juste par « parisianisme » que je dis cela, il y a tellement de choses qui se passent ici et que tu ne vois pas ailleurs même si tu es dans des grandes villes comme Lyon ou Marseille. 

En parlant de Paris capitale et ses événements actuels avec une arrière-pensée Mai 68, vous considérez-vous comme « des héritiers » de la période Nouvelle Vague ?

C’est un peu dur de répondre… On aime ce qui s’y faisait en termes de liberté dans la Nouvelle Vague, le fait que des gens nouveaux sont venus et on fait autrement que ce qui se faisait classiquement. Quand Jean Luc Godard filme A Bout De Souffle avec une petite caméra, ça reste quand même un truc énorme par rapport à maintenant, donc bien sûr on pense à cette liberté apportée par la Nouvelle Vague quand on filme…

Comment s’est fait le contact avec Netflix ?

Quand on a clôturé la campagne de crowdfounding , on s’est retrouvé avec pas mal de propositions. Netflix a été notre choix car ces gens ont compris davantage ce message dans notre film et ils n’ont pas du tout cherché à interférer dans le projet : le film que vous pouvez voir c’est vraiment ce qu’on a fait. Les autres distributeurs se sont montrés assez différents de Netflix quant à la liberté totale du projet. Avec Netflix, on n’a même pas abordé ce sujet…e qui

C’est quand même dommage de ne pas pouvoir le voir en salle…

On a montré le film aux plus grands distributeurs, la vidéo a fait plus de 4 millions de vues, elle a touché des gens qui n’étaient pas forcément cinéphiles, il fallait qu’on ait un distributeur vraiment large pour récupérer ces 4 millions de gens. Les plus gros distributeurs n’étaient pas réceptifs à ce genre de cinéma donc plutôt que d’avoir un distributeur classique et d’avoir peu de visiteurs en salle, on a préféré opter pour le système où tout le monde pouvait voir le film chez lui. 

Pour finir, Elisabeth Vogler, la réalisatrice : c’est sa vraie identité ?

C’est un pseudo mais je vous invite à rechercher autour de ce nom, il y a un jeu de piste avec des références cinématographiques…

Merci à vous d’avoir pris du temps pour faire cette interview…

Merci à vous… C’est normal pour nous de prendre le temps de répondre… C’était un plaisir de parler de notre film avec vous ! Visiblement touché par le Kéchiche, je peux vous dire qu’on a des affinités cinématographiques ! Merci beaucoup d’écrire et d’avoir fait cette interview avec autant de cœur, de poser des questions qui vous touchent et vous questionnent sur des métiers comme le montage par exemple, c’est rare et ça donne une personnalité à l’interview.

Merci à NETFLIX France, Camille Madelaine ainsi qu’au Public Système Cinéma.

Pour lire notre critique du film : http://mediamag.fr/paris-est-a-nous-le-nouveau-film-netflix/