Le film est sorti en salle le 21 Mars 2018 et, comme à son habitude, le metteur en scène nous fait découvrir les talents de demain.

Amin, jeune étudiant en médecine à Paris rentre chez lui à Sète pour les vacances d’été. Il aime ses études mais ce qui le passionne avant tout, c’est l’écriture de scénarios et la photographie. Il retrouve sa bande d’amis, tous d’horizons différents et ensemble, ils vont chercher à aimer la vie et à s’aimer les uns les autres…

Le film est librement inspiré du roman « La Blessure, la vraie » de François Bégaudeau sorti en 2011 aux Editions Verticales. Le réalisateur a choisi de ne pas suivre fidèlement l’œuvre littéraire, il le précise au générique du film, ce qui lui permet de s’affranchir des contraintes scénaristiques afin de pouvoir embrasser pleinement le destin des jeunes protagonistes avec sa caméra. Ces jeunes sont des objets de désir et la réflexion sur les personnages est essentielle.

L’œuvre d’Abdellatif Kechiche est particulière. « La patte Kechiche », c’est d’abord de montrer la réalité telle qu’elle est, avec précision et souci des détails même dans ses aspects les plus intimes. Il est un peintre du quotidien si soucieux de réalisme qu’il nous démontre sa grande capacité à observer et à s’intéresser aux autres. Mais il s’inscrit aussi dans un style tourné vers le langage des regards et des comportements, le langage des corps dans leurs environnements, la jeunesse et ses préoccupations « cette belle  jeunesse de France qui m’a beaucoup appris sur l’esprit de liberté, de tolérance et du vivre ensemble » a-t-il déclaré.

Dans Mektoub, My Love tout est une question de regard sur ces jeunes qui sont des objets de désir les uns pour les autres. Le personnage d’Amin est le centre du désir, mais c’est aussi le seul personnage qui ne désire personne. Il cherche juste à trouver sa voie et à recoller les morceaux de ces amitiés qui se détruisent au fil du film. Il est possible de penser que ce personnage est le réalisateur lui-même dans le sens où ce qu’il nous donne à voir, il nous le donne aussi à vivre. Dans un but de réalisme, il permet au spectateur de s’identifier car ce que l’on voit, on l’a peut-être vécu (l’amour sur la plage, se chercher au niveau du travail…). Les personnages ne se disent pas « grand-chose » en paroles mais arrivent à tout se dire grâce aux regards, aux gestes, aux attitudes… C’est un dialogue des corps qui est mis en place, comme aux origines du cinéma…

Côté technique, la caméra arrive à mélanger les prises de vues du groupe tout en s’intéressant aux destins individuels de chaque personnage. Elle se laisse emporter et s’attarde sur les corps, même sur les parties les plus intimes du corps au risque de choquer. Mais est-ce vraiment pour choquer ? N’est-ce pas tout simplement de l’art à l’état pur qui montre et propose de la beauté et du plaisir pour les yeux ?

Les unités cinématographiques

Le film peut s’apparenter à une pièce de théâtre dans le sens où l’on retrouve la notion d’unité de lieu dans une dimension plus large que dans le théâtre classique, car plusieurs lieux nous sont présentés : la plage, la bergerie, le bar et le restaurant. Mais la plage reste le décor majeur, le décor de la vie du cinéaste.
Le film se passe l’été, unité de temps, les acteurs sont souvent en maillot de bain et le soleil n’est jamais filmé simplement : il est filmé au même titre qu’un personnage de par son importance. Il est toujours filmé de manière à ce qu’il y ait des contre-jours qui permettent de créer une certaine dualité entre les personnages : la mise en lumière d’un personnage grâce au soleil et le contre-jour pour atténuer l’importance d’un autre (on peut le constater sur l’affiche du film).                                                                  

L’unité d’action enfin dans le sens ou tout ce qui est secondaire reste secondaire pour se concentrer sur le sujet principal : les préoccupations de jeunes adultes en vacances dans la découverte de leurs corps.

Abdellatif Kéchiche ne s’en ai jamais caché, il aime filmer le quotidien, le projet d’un père de famille qui souhaite ouvrir un restaurant familial dans La Graine Et Le Mulet, les cours de français dans La Vie D’Adèle, les répétitions de Marivaux dans L’Esquive et ici le quotidien des jeunes en vacances et de l’une d’elle qui travaille dans une bergerie.

Un placement de caméra mûrement réfléchi

La scène dans laquelle la brebis met bas est une sorte de quintessence du travail et d’affection de la part d’A.Kéchiche, c’est un hommage filmique à la réalité de la vie quotidienne car dans un souci de rendu plus réaliste, il a fait preuve d’une réflexion poussée pour savoir à quel endroit il pourrait placer idéalement sa caméra sans modifier le cours de la vie. Il réussit exactement la même chose avec ses comédiens en trouvant le bon angle de prise de vue et la bonne distance pour arriver à faire percevoir chaque détail au spectateur.

La caméra est souvent portée à la manière d’un documentaire, les plans ne sont jamais fixes et Kechiche veut nous montrer ce qu’il voit et nous fait partager sa propre vision de la réalité. Il souhaite peut-être en « découdre » avec les reportages à la télévision qui parlent des jeunes, de leurs jeux et de leurs fantasmes en les caricaturant alors qu’ils ont des sentiments, des blessures, des préoccupations, des difficultés, bien loin de l’image qui nous en est donnée.

Les acteurs sont très attachants, on arrive vite à les cerner et à s’identifier à eux car ils sont ancrés dans le quotidien de chacun de nous. On est donc tenté de se poser la question : nos amis, qui sont-ils et sont-ils vraiment nos amis ? Surtout quand on approfondit le personnage de Charlotte joué par Alexia Chardard qui est l’un des plus intéressants. Cette jeune fille, différente des autres par son côté discret, méfiant et assez renfermé, va tomber amoureuse du cousin d’Amin qui est un grand séducteur. Grâce à des placements de caméra très réfléchis, Abdellatif Kechiche la met à l’écart du groupe et quand elle est seule à l’écran, c’est son désespoir qui nous fait face. Cependant elle se met elle-même à l’écart du groupe car elle n’y trouve pas sa place et ne sait pas comment s’y faire accepter.

Quand on y réfléchit, les personnages d’Amin et Charlotte ne sont pas si différents, ils se ressemblent mais pas pour les mêmes raisons. Amin aussi est en dehors du groupe car son éducation et sa formation médicale le mettent quotidiennement au contact de la pudeur des gens. Ils sont donc tous les deux sans cesse à la recherche du bon ou du mauvais comportement à adopter.

Au final Mektoub, My Love Canto Uno peut être aimé ou détesté en fonction de la lecture émotionnelle du spectateur : soit on s’identifie quand on a vécu ce qui est proposé à l’écran, soit on reste froid. De toute façon, Mektoub signifie ”destin” et ces destins là nous font réfléchir sur ce que nous sommes vraiment.

Alors oui, les corps sont filmés plus ou moins nus mais admettons que cette lecture du film qui met avant tout la beauté en valeur ne soit pas l’unique lecture comme dans toute l’œuvre de Kechiche car il donne toujours beaucoup de choses à lire… Admettons enfin que l’on puisse admirer ce film comme on le ferait pour une œuvre de Nu.