A l’occasion du lancement du financement participatif de son deuxième court-métrage, “Love Cantata”, nous nous sommes entretenus avec Abel Danan, jeune réalisateur très attaché à la culture japonaise…

Peux-tu te présenter aux lecteurs de Mediamag ?

Je m’appelle Abel Danan, j’ai 20 ans, je suis réalisateur ou plus modestement « aspirant réalisateur », à Paris. J’ai sorti un premier court-métrage, “Coming Home” et je suis actuellement en production du deuxième, “Love Cantata”.

Tu es aussi un intervenant récurrent dans l’émission « Le Cercle » de Canal+…

C’est une drôle d’histoire… Avant de commencer à faire des films, j’en ai beaucoup regardé : je me suis dit qu’il fallait partir de la source et refaire ses classiques. Un jour, j’ai envoyé des critiques au producteur de l’émission qui m’a dit « tu devrais venir un de ces quatre pour parler de films ». A l’époque, c’était pour des films pas faciles, on m’avait envoyé « comme chair à canon » si je puis dire, mais j’avais adoré le challenge. C’était The End de Guillaume Nicloux et Nos Souvenirs de Gus Van Sant. Il fallait parler de la forêt et des errances en forêt. C’était un peu compliqué car il y en a un qui était à la limite très « Lynché », très expérimentale et l’autre qui n’était pas le plus inspiré de Gus Van Sant… Du coup, j’ai essayé de me débrouiller et de composer ma critique, ça leur a plu et je suis revenu, mais toujours sur des films que j’aime. J’aime parler des films qui m’apportent quelque chose, mais j’aime surtout en faire, en produire, en créer. Je n’ai pas la prétention d’être critique car je n’ai pas l’intelligence, la rigueur et le sang-froid qu’un critique peut avoir devant un film.

Tu as réalisé ton premier court-métrage qui s’appelle « Coming Home », tu l’as réalisé au Japon, comment as-tu eu cette idée ?

J’ai toujours été très attaché à la culture japonaise, c’est quelque chose qui m’a toujours ému surtout en parlant des films. Je ne viens pas du Japon mais c’est l’histoire de ma famille et surtout celle de mes grands-parents. Ils vivaient au Maroc et quand il leur a été « conseillé » de partir, une partie est venue à Paris d’où ma présence ici et une autre partie a refusé de partir pour venir en France car ils n’étaient pas très attirés et même un peu effrayés par ce modèle de culture. Le frère de mon grand-père a dit qu’il voulait partir aux Etats-Unis pour vivre le rêve américain. Il est donc parti au début des années 50 pour Ellis Island avec trois francs six sous et quand il y est arrivé, le contrôle des frontières lui a signifié qu’il était un peu trop démuni pour rentrer aussi facilement en Amérique. On lui a proposé un deal : la nationalité américaine en échange d’un « volontariat » pendant la guerre de Corée. Il a accepté et a décollé à bord d’un avion militaire pour Séoul même s’il n’était absolument pas préparé à la guerre. On a encore des photos de lui rasé à l’américaine avec le passeport des GI. Il a vite été rapatrié dans l’endroit sous contrôle le plus proche ; Tokyo au Japon. Là-bas, il y a rencontré une dame incroyable, Koko, est tombé amoureux et a vécu plus de 50 ans avec elle, il a eu des enfants et des petits-enfants et une famille moitié-Marocaine moitié-Japonaise est née…

L’année dernière, Georges, -mais on l’appelait tous Yoyo- , est décédé… Il nous a toujours raconté beaucoup d’histoires sur cette ville qu’il connaissait très bien tout en y étant un étranger. Si tu n’es pas japonais, tu restes un étranger, vivre au Japon c’est très particulier… Donc j’ai écrit cette histoire en pensant beaucoup à lui, c’était un type un peu carré, un peu grand, pas très bavard, très mélancolique et on sentait tout cela dans son regard…

C’est pour cela que le film lui est dédié ?

J’ai fait le film grâce à lui et en pensant à lui et à sa femme… Avant d’aimer le cinéma j’ai aimé le Japon et le cinéma japonais. Les premiers films que j’ai regardés étaient des Miyazaki puis des Kurosawa, je n’y comprenais pas forcément grand-chose, mais j’étais impressionné par les couleurs, les images, le rythme. Mon film préféré depuis toujours est Ran de Akira Kurosawa parce que assez jeune, Koko m’avait emmené à la cinémathèque pour le voir. J’avais pris une claque même si j’étais petit et je n’avais pas tout compris surtout sans sous-titres. J’ai toujours été très sensible au cinéma japonais, je voulais vraiment commencer mes créations là-bas et j’ai pris le décès de mon grand-oncle pour base créative de ce film. C’est pour cette raison que le film est mélancolique et qu’il ne parle pas de jeunesse. Il est plutôt la fin d’une grande fresque, la fin d’une grande vie car j’ai beaucoup écrit en pensant à lui.

Tu évoques l’idée de mélancolie, tu viens de dire qu’il n’y avait pas de jeunesse dans ton film, peut-on dire que ce court-métrage est le passage de l’enfance à l’âge adulte ?

C’est vrai que ce passage prend tout son sens à partir du moment où on se rend compte qu’on n’est pas seul sur terre, qu’il y a beaucoup de gens qui vivent la même chose que toi et que tu vas devoir évoluer et prendre du recul. C’est surtout le désir de montrer comment dans une vie jusqu’au dernier instant tout est réversible. Tout le monde fait des erreurs à n’importe quelle période de sa vie. Le personnage principal en a fait, mais il y a ceux qui décident que ces erreurs appartiennent au passé et qu’ils n’en feront plus et qu’il est temps de transformer leur vie. Et il y a les autres, ceux qui gardent les erreurs comme un poids dont ils n’arrivent pas à se défaire.

Personnellement je me suis reconnu dans le personnage de cet enfant dans le sens où j’ai revu une certaine partie de moi… Est-ce que cet enfant a une part de toi ?

Je n’ai pas de grand problème avec mon père que je voudrais absolument exorciser dans le cinéma. Je m’entends plutôt bien avec lui, j’ai une relation très constructrice, intéressante et riche en dialogue. L’enfant est un personnage très sensible surtout dans sa façon de regarder ses parents ou les choses autour de lui et c’est peut-être cela que je tire un peu de moi. J’ai toujours été très observateur et j’ai été quelqu’un de très sensible et à fleur de peau jusqu’à très tard.

La caméra n’est jamais fixe… Est-ce que nous spectateurs sommes aussi dans la pièce avec les personnages ? Sommes-nous observateurs de la scène ?

L’image est certes travaillée, mais elle est assez naturaliste surtout dans les éclairages, car j’ai fait ce film avec une volonté de faire du documentaire, de capter les choses que la précision d’un tournage classique n’aurait pas pu m’apporter. Il y a des choses dans le visage du père, des tics nerveux, des blessures, des cicatrices de son passé, sa façon toute particulière de fumer en tremblant ou de tenir sa cigarette, je voulais vraiment rendre essentiel ces choses que la caméra fixe n’aurait pas pu bien capter je pense, d’où cette utilisation presque maladive de la caméra portée même dans les scènes où on est censé être en confort avec les personnages.

Le dîner par exemple, où il y a toujours une instabilité, quelque chose qui dérange, comme lui qui est mal à l’aise. Je n’avais pas envie que le personnage rentre dans sa famille et que tout arrive normalement, c’est tout l’inverse. Il y a des séquelles et des choses qui font que rien ne sera plus jamais normal pour lui. La fin est totalement en plan fixe car il fallait un retour à une certaine stabilité et sérénité avec lui-même. C’est la raison pour laquelle j’ai utilisé de façon assez marquée la caméra portée.

Comment s’est déroulé le montage du film et l’étalonnage ? Car il y a un énorme travail au niveau des couleurs et de la lumière…

Tokyo est une ville très particulière à filmer car c’est un vrai défi de mise en scène. C’est une ville qui possède déjà tous les éclairages du monde à cause de ses milliards de néons, d’écrans de publicité, des couleurs sursaturées et si on n’apporte pas de nuances, on peut vraiment devenir complètement dingue à les regarder. J’avais envie de faire un film dans lequel le personnage principal avait beaucoup de recul par rapport à cela. Même s’il y avait beaucoup de couleurs, j’ai fait de la sous-exposition et j’ai beaucoup atténué les teintes, les violets, les rouges, les verts et même les jaunes. Toutes les maisons japonaises sont un peu éclairées avec une espèce de néon qui ne rend pas la chose livide mais quand même assez pâle comme on peut le voir à merveille dans les films de Hirokazu Kore-eda. J’avais besoin de ressentir ce rapport désacralisé à l’image et aux couleurs très pop et dynamiques de Tokyo, j’avais envie de prendre les choses à contre-courant. Je ne voulais pas faire un film qui parle de Tokyo aujourd’hui mais un film sur quelqu’un qui a vécu le Tokyo d’avant. Je n’ai jamais vécu à Tokyo, j’ai toujours vu cette ville électrique, presque épileptique parfois mais grâce au cinéma et à mes voyages, j’ai « vu » que la ville a vraiment changé… Les personnes qui y vivaient avant et les anciennes générations ne voient pas les choses comme nous qui sommes déjà dans cette banalité de l’image grâce aux réseaux sociaux et à Instagram.

Le rapport à la famille est très important dans ton court-métrage, on retrouve des inspirations de Kore-eda. J’ai aussi ressenti l’atmosphère de son film « Une Affaire De Famille » Palme d’Or à Cannes en 2018. Peux-tu un peu détailler tes inspirations ?

J’ai une passion inconditionnelle pour Kore-eda depuis très longtemps. Tu parlais de la Palme d’Or gagnée en mai 2018 à Cannes, le film est sorti sous la controverse au Japon en juillet. Il faisait très très chaud, plus de 40° et juste avant de commencer à tourner, je suis allé voir le film au ciné avec mon chef opérateur : c’était pour moi le nec plus ultra de voir un film japonais au Japon et enfin un nouveau sacre du cinéma japonais car le dernier datait de 97 c’était L’Anguille de Shōei Imamura qui était magnifique et très différent. Donc pour ces thèmes, le côté famille vivant un peu de façon recluse, qu’il y a quelques accointances avec mon histoire, un réalisme social toujours très marqué chez Kore-eda. J’étais soufflé par le film même s’il est très différent de ce qu’il fait d’habitude dans sa mise en scène.

C’était « classé » documentaire aussi…

Oui c’est vrai car Kore-eda a fait pendant très longtemps des documentaires avant de se mettre à la fiction. Il y a quand même une certaine « filiation » que je ne vais pas revendiquer, une certaine admiration pour cet auteur et pour ce film qui était magique. C’est dans mes thèmes certes mais dans la mise en scène ce n’est pas vraiment ma « référence ».

Comment as-tu trouvé ton équipe de tournage ? Car c’est une équipe japonaise…

Il y avait la difficulté du langage qui était assez importante… Alors, quand j’ai décidé que je ferai ce film au Japon, mon oncle qui vit là-bas m’a dit :

« C’est super mais il va te falloir parler japonais car ce n’est pas en anglais que tu vas travailler ne serait-ce que par marque de respect. C’est bien de venir sur un tournage avec des techniciens et de leur parler dans leur langue, surtout au Japon pour leur montrer que tu les respectes, que tu les comprends et qu’ils peuvent foncer tête baissée dans la bataille avec toi ».

L’oncle d’Abel Danan.

Il y a vraiment là-bas une logique du cinéma et du tournage, il y a une vraie logistique, un sens presque militaire, il y a des grades qu’il faut respecter, il y a des marques de respect et des détails qui sont très importants. Pour te citer un exemple, au début et à la fin de chaque journée de tournage, toute l’équipe technique se mettait devant moi, s’inclinait et je m’inclinais aussi pour se gratifier mutuellement et se galvaniser, il y avait un besoin de respect, de soutien mutuel : « on va avoir une grosse journée de tournage, on est à Tokyo, c’est l’été, il fait très chaud mais on y va »…

Le premier jour de tournage il faisait 41°, on filmait en extérieur et une personne a fait un malaise car la chaleur de Tokyo est sèche et difficile à vivre…

J’ai trouvé en grande partie l’équipe technique en allant là-bas où je me suis renseigné. Je n’avais pas de moyen de commencer au début puis j’ai rencontré des gens autour d’un café et après on était une quinzaine… Ce processus assez intense et prenant m’a permis de rencontrer ces gens extraordinaires qui sont devenus mes amis.

Cela n’a pas été trop dur de s’autoproduire au départ ? Comment la production est-elle venue à toi ?

Je savais à peu près 8 mois avant que je voulais faire ce film… J’ai commencé à l’écrire et à travailler à côté de façon à réunir assez d’argent et de soutiens, ça m’a appris énormément de choses sur le métier de la production. Devoir monter son projet seul m’a appris à me structurer, à m’organiser, à suivre les bonnes étapes en calculant et en essayant de penser à tout. Au début c’était un peu compliqué mais je me suis construit aussi… C’était beaucoup de travail sans être une corvée, j’avais que ça en tête, c’était ma raison de vivre pendant 8 mois, je m’endormais en pensant à mon personnage principal et je me réveillais avec lui. Je me suis bagarré, débrouillé, ce n’est pas que du mérite car je n’étais pas seul, plusieurs fois je me suis demandé si j’y arriverais, j’ai rêvé et je me suis donné les moyens de le faire : je voulais faire ce film, il y avait plus simple car le Japon c’est un peu le bout du monde, je savais que ce serait dur mais j’étais en équipe et je les remercie tous à la fin du film.

Pour finir, qui est Abel Danan pour toi ?

C’est un garçon assez sensible qui commence progressivement à toucher son rêve, plus il s’avance, plus il construit un imaginaire. Il observe les choses et veut continuer à rêver.C’est quelqu’un qui n’est pas forcément très expressif et démonstratif mais qui parle d’une passion pour le cinéma, d’un amour pour la famille, quelqu’un qui veut montrer cette douce mélancolie et son côté positif qui ne rend pas la vie triste et morose mais qui au contraire la rend merveilleuse…

Pour soutenir le prochain court-métrage d’Abel Danan : https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/love-cantata/tabs/backers