” Sur mes lèvres”, “De battre mon coeur s’est arrêté”, “De rouille et d’os”, “Un prophète”, “Dheepan”… Inutile de présenter l’oeuvre et le parcours de Jacques Audiard, Grand maître moderne de la mise en scène.  Réalisateur ambitieux mêlant des genres, histoires et thèmes sociaux Français avec une dramaturgie classique , il décide de changer de registre en allant tourner son premier film Américain et en choisissant un genre fondateur de leur histoire ; le Western. Tourné en Europe, adapté d’un livre de Patrick deWitt,  composé par Alexandre Desplat et interprété par Joaquin Phoenix, John C.Reilly et Jake Gyllenhaal, le nouveau chef d’oeuvre d’Audiard manipule et dévie les canons du Western impersonnel classique pour offrir un film inattendu et perturbant, modelé par ses démons et thèmes et dédié à son frère. Récit du plus brillant des Anti-Westerns . 

Two Brothers

Dès la première fusillade nocturne violente et incisive, surgit une impression inattendue et surprenante. Peu de musique, pas de gros plan, et aucune trace d’introduction classique d’un village de l’Ouest composé d’une allée peuplée de maisons, d’échoppes et d’un saloon. On comprend vite que Jacques Audiard ne veut pas prendre le chemin du genre, modelé par des exigences, des noms et une culture certes somptueuse mais à laquelle il ne veut pas appartenir. Audiard fait des choix radicaux qui, d’emblée, le poste plus du côté d’un Melville ou d’un Scorsese que de Ford ou d’Eastwood. Les scènes d’expositions des personnages et de leurs enjeux sont pesantes mais construites avec un rythme presque trop rapide et furieux et composé de plans hybrides , évidement jamais vus dans le Grand-Ouest chez les Cowboys d’Armadillo et les assassins de Black-Water. La force d’unir une mise en scène assumée avec la photographie radicale colorée, furieuse et mouvante de Benoit Debie (chef opérateur d’Harmony Korine et de Gaspard Noé) donne un ensemble brillant qui juxtapose les thèmes des deux artistes pour donner des scènes infernales dans les vallées désertiques et les bordels d’un Saloon, où les couleurs électriques aveuglent les visages de Reilly et Phoenix.  Les chevauchées fantastiques des Sisters dans les forêts et les montagnes sont quasi- macabres, ponctuées par une musique brillante, presque bâtarde et aliénante.  Pareil pour l’utilisation de voix-off multiples qui changent constamment les points de vues, offrant d’abord les impressions des chasseurs et se concentrant ensuite sur celles des proies, et ce grâce au seul artifice un peu attendu du film, à savoir le cahier de Morris, le chasseur de prime censé travailler avec les frère Sisters pour attraper Warm. Dans cette alternance constante de visions, de repères et de rythmes, les pistes sont vites élaguées par l’histoire pour captiver l’attention sur des détails et histoires de famille. Elie parle à Charlie de son ancien amour , de leurs parents et de leurs futurs. Ils se font de réelles confidences de frères et commencent à nous informer sur la sensibilité d’Eli, sur la force de caractère et l’impulsivité de Charlie, sur leurs liens et sur la façon presque maladive dont l’un prend soin de l’autre, comme des enfants naifs  plongés dans l’univers dur et impitoyable de la réalité, de la poussières et du sang.  Perdus dans le désert, les Sisters désacralisent leurs sacrosainte image de mercenaires  et commencent à regretter alors que Warm et Morris tentent de fuir…. Drôle de postulât pour un Western basé sur des chasseurs de primes ! 

Joaquin Phoenix et John C.Reilly

Les Rapaces 

Dans ce ballet de surprise et d’inconscience se dresse alors de nouveaux enjeux, liés à l’ambition et à la fraternité. Dès la moitié du film symbolisée par une fusillade généreuse et violente mais sans effets tape-à-l’oeil, encore une fois effacée et presque comique , l’ambition de Warm va réunir la folie des Sisters et permettre un basculement vers le genre mélancolique du Buddy-movie. En voyant les personnages ensembles réunis autours d’un feu, buvant , marchant ensemble et construisant des mondes, des rêves et des sociétés révolutionnaires par la force de leurs paroles , on pense au charme naturel d’un  “Stand by Me” dans lequel le héros de cette fratrie amicale n’est autre que le tout jeune River Phoenix. Quelle Ironie de citer le grand frère de Joaquin parti trop tôt et duquel il ne s’est jamais vraiment séparé, toujours à ruminer dans son bec de lièvre ses démons et regrets et  construire, avec le temps, le chemin torturé d’un interprète majeur de l’histoire du cinéma Américain au même titre que Marlon Brando ou James Dean. Il incarne encore une fois à la perfection la finesse et la douceur cachée de son personnage, la timidité avec laquelle il s’exprime et son besoin nécessaire d’ailleurs, d’extase et de d’ambition démesurée symbolise par sa soif de Whisky , de sexe… et d’or. Car finalement, la seule chose qui fait perdre la tête à ces assassins sensibles c’est l’appât du gain, qui les consomment et les dévorent. Tiens, peut être que cette fois Audiard a pensé à “Rio Bravo” d’Hawks qui filmait la cupidité avec une peur et une rage presque enfantine, que l’on retrouve dans les yeux de Phoenix. 

Joaquin Phoenix, l’Ange ivre et Magnétique du film. 

Home Sweet Home 

C’est bizarrement au final de ce voyage au bout du Paradis que le film se rapproche le plus d’un Western classique. Après autant de désillusions, de pertes, le rêve s’effondre et la réalité revient au galop. Les deux frères, marqués par les sacrifices et leurs ambitions, abandonnent le voyage comme Alexandre le Grand l’avait fait  porte de l’Inde, laissant l’espoir et le rêve d’un héritage et d’une nouvelle histoire inassouvie et inachevée, tapie au fil des siècle sous le sable. Après les souffrances , famille redevient famille et Thomas Bidegain offre à Audiard la fin qu’il aime, celle de l’espoir, de la mélancolie et d’un retour mérité à la simplicité pour des personnages lessivés. La mélancolie n’est pas véhiculée par le hors champs et l’imaginaire des personnages, elle l’est par le cinéma, qui nous a permis de subir le souvenir pour ensuite le vivre et, à la fin, le regretter.  Comme dans “Dheepan” , Il donne à ses personnages un souffle d’espoir, une fin qui appelle au miracle tant elle est inespérée. C’est l’âme de Reyeb , assassinée par Malik dans “Un Prophète” et le hantant, puis l’aidant à prier et à parler à Dieu, qui continue depuis d’habiter les sombres héros d’une oeuvre définitivement inoubliable et essentielle dans notre histoire du cinéma .

Intelligent, pertinent et hybride, à mi-chemin entre les démons d’un auteur et la fin d’un héritage, “Les Frères Sisters” à pour plus juste et somptueuse qualité d’être un très mauvais Western… Mais un grand film personnel sur la fraternité et sur la famille. Campé d’une histoire brillante et d’idées de mise en scène assumées et entières, Audiard sublime son sujet pour y infuser par intraveineuse une histoire, des liens, et une oeuvre pensée et imagée par le cinéma, pour le cinéma.

Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed

“Les Frères Sisters”, Réalisé par Jacques Audiard avec Joaquin Phoenix, John C.Reilly, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed