Ulysse est un homme blessé par le temps et par l’ex-femme de sa vie, Charlotte. Ils se revoient huit ans après leur rencontre et leur pacte. Ce dernier est pour eux une souffrance dont ils vont essayer de se sortir en mettant les choses au clair.

Jean Cocteau parlait de l’ennui mortel de l’immortalité. Voilà l’élément le plus important de ce long métrage. Pouvons-nous rester immortels si l’on ne sait pas d’où l’on vient ? Jusqu’à la lie est écrit comme une pièce de théâtre avec de longs monologues et de longues tirades. Mais c’est aussi un huis clos : chaque phrase prononcée par les personnages nous propose une question sous  entendue en référence à la vie de chacun et une piste de réflexion. La réalisation s’attache aussi aux émotions, aux regards et au langage du corps des personnages.

Le duo d’acteurs principaux Cécile Peyrot et Yann Lerat arrive à nous émouvoir avec leurs regards perçants remplis d’amour l’un pour l’autre. Peut-on ici parler de fantôme de l’amour comme chez Otto Preminger ? Ils s’aiment semble t-il, se le cachent, ne se l’avouent pas mais l’idée qu’ils s’aiment est constante.

Le deuil et la solitude

Les thèmes du deuil et de la solitude sont très importants car ils provoquent un retour aux souvenirs d’enfance. Plus jeunes, étions-nous plus heureux ? Se retrouver seul pour éduquer un enfant après le départ de sa mère est source d’angoisse au quotidien… Savoir qu’elle n’assumera plus son “rôle” de mère est aussi une raison de la solitude profonde d’Ulysse qui se renferme sur lui-même. La solitude, est-elle la seule raison qui amène ce personnage à la tristesse ainsi qu’à l’alcoolisme ?

Jusqu’à La Lie est un mélodrame qui arrive à nous plonger dans la réflexion et dans cette question : qui sommes-nous vraiment ?

Avec ce film, Christian Le Hemonet s’entoure d’une équipe de nouveaux talents émergents comme d’acteurs confirmés. Le chef opérateur du projet sublime le scénario avec ses images…

Cécile Peyrot  Ludivine Colle  Yann Lerat

 

ENTRETIEN AVEC L’EQUIPE DU FILM

Christian Le Hémonet, réalisateur du film (CLH)
Alban Ferrand, directeur de la photographie (AF)
Yann Lerat, acteur principal du film (YL)

MEDIAMAG : Comment avez-vous écrit ce long métrage ? 

CLH : Je l’ai écrit à la suite d’un chagrin d’amour. C’est comme cela qu’on écrit un film selon moi. Je n’ai pas vécu réellement ce qui se passe dans le film mais j’ai trouvé que mon histoire tenait la route, alors je me suis mis dans la tête que j’allais réussir à tourner ce long métrage. C’était en 1975 et j’ai donc mis 40 ans à mettre cette histoire en images.

AF : J’étais même pas né ! (rires)

CLH : J’ai mis du temps à me dire que je devais le réaliser moi même. Après plusieurs échecs, j’étais décidé : ce serait moi même le seul maître du projet. J’ai donc cherché un acteur. Francis Huster avait dit oui pour me rencontrer. Il avait lu le scénario et m’avait exprimé l’idée qu’il voulait m’aider mais que c’était pas son type et genre de films.

Vous avez eu l’idée de ce film depuis 1975. Est ce que ce n’est pas un regret de votre part de ne pas avoir tourné ce film sur pellicule ? 

CLH : Je ne voulais pas que cette oeuvre ressemble à un téléfilm.

AF : Ce n’est pas un film moderne dans son propos du type blockbuster et je ne pouvais pas avoir un rendu comme un film de Bruce Willis.

CLH : Surtout que l’on en avait pas les moyens ! (rires)

AF : Je voulais travailler au maximum en lumière naturelle parce que ça se prêtait aussi au film et parce que le lieu du tournage était suffisamment lumineux. Pour avoir le grain si particulier de l’image, j’ai dû monter dans les isos (capteurs de lumière NDLR). Dans mes réglages, j’ai fait en sorte de ne pas dénaturer les couleurs parce que les tapisseries, les bibelots, le mobilier étaient suffisamment riches et que je voulais rester le plus fidèle possible.

Alban vous avez voulu rester fidèle au scénario avec les directives et explications que vous a donné Christian… 

AF : C’est ce qui m’a motivé à faire ce projet. Je viens du monde de la photographie. Depuis le clip  HAPPY IN CANNES   que Julien Bonfanti et moi même avons réalisé, je m’oriente du côté de la réalisation, de l’écriture. Je travaille sur différents projets mais ils ne sont pas comme ce film. Ce qui m’a plu ici c’était le challenge de sortir de ma zone de confort et de ce que je sais faire pour coller au maximum aux directives.

CLH : Mon film est très inspiré par ce qui était à l’époque de la Nouvelle Vague. Quand j’étais jeune je lisais la revue Les Cahiers Du Cinéma, j’ai vu les premiers films de Godard, Rohmer, Chabrol, Rivette, Resnais et j’étais très amoureux de ce cinéma. Après je me suis calmé. Mais dans ce film, je me suis dis que je voulais rendre hommage au cinéma qui m’a formé et forgé. Dans le film, on a la chance d’avoir un acteur de la nouvelle vague anglaise Murray Melvin.

Vous nous parlez des acteurs de la Nouvelle Vague… Qu’est ce qui vous a poussé à prendre ces deux acteurs qui sont en haut de l’affiche ? 

AF : (rires) Yann… on était obligé, on avait pas trop le choix. Tourner un film à Cannes sans Yann, c’est pas possible !

CLH : Quand j’ai quitté Paris et que je suis venu m’installer ici, je ne voulais plus entendre parler de cinéma et de films. Et puis un jour, j’ai rencontré Yann à la médiathèque Noailles à Cannes. Il m’a demandé si je ne pouvais pas éventuellement le faire tourner dans un film. J’en avais marre des scénarios qui ne se faisaient jamais, puis un beau jour je lui ai exprimé l’idée de ce scénario. Il avait l’idée et le scénario en main, il l’a lu et il a tout de suite voulu devenir acteur de ce film. Il a trouvé une amie à lui pour l’accompagner et il nous a fallu trouver un directeur de la photographie. Et c’est là que le nom d’Alban apparaît. En une semaine, j’avais donc réussi à trouver mon équipe. Mais on a quand même mis deux ans à le mettre en place et à le tourner (rires).

AF : On est dans le sud ! On prend le temps, mais on le fait !

CLH : Au fur et à mesure du tournage, j’ai dû réécrire et rajouter des scènes et des flash back pour ne pas transformer le film en une “simple” pièce de théâtre. C’est un film triste et rempli de clins d’œil quand on sait les repérer.

Yann, comment on rentre dans la peau de ce personnage tant il est tourmenté et comment on arrive à s’identifier à lui ?  

CLH : Avant qu’il ne vous réponde, je lui ai dit tu regardes deux films, PSYCHOSE de Alfred Hitchcock et L’OBSEDE de William Wyller.

YL : J’ai travaillé ce personnage avec beaucoup de joie car dans ce scénario il y a une magnifique palette d’émotions. Et puis les répliques en elles même sont très riches, réfléchies et il y a toujours une réflexion sous entendue. Le personnage est assez cynique et on n’a pas l’habitude de le voir tous les jours. Jouer un méchant est hyper intéressant car c’est moins niais selon moi que de jouer un gentil. Même si je prends aussi du plaisir en jouant les gentils. Pour ce personnage, je me suis inspiré de personnes que j’avais déjà rencontrées dans ma vie. Des personnes assez frustrées qui essayent de manipuler les autres pour arriver à leurs fins personnelles tout en étant bien sous touts rapports en apparence et qui au final ont des sombres projets (rires). Pour moi ce personnage est un homosexuel refoulé car il subit la pression de sa famille et il idolâtre sa mère. Il est tombé amoureux d’une jeune femme blonde qui représente pour lui une forme de pureté donc ça m’a rappelé toutes ces personnes qui ne pouvaient pas faire leurs coming-out dans les années 80-90 et qui menaient des doubles vies. Je vois bien ce personnage (Ulysse) aller dans des backrooms avec des masques et des choses comme ça et après se montrer en société comme un bon père de famille.

CLH : Il y a dans le film une atmosphère théâtrale, une homosexualité en toile de fond mais cachée, c’est un drame à deux personnages.

YL : Et puis si on observe mon rôle, on peut remarquer des détails qui nous font dire que c’est un homosexuel… C’est un vrai rôle de composition.

On remarque une dualité de dialogues entre les deux personnages à l’image mais il y a aussi une dualité physique et psychologique de ces personnages…

CLH : Il fallait que le spectateur sente bien ce côté “emprise”.

YL : Le personnage féminin essaye de rentrer dans le monde et l’univers de ce personnage masculin. Elle n’y arrive pas vraiment mais elle n’est pas si éloignée de lui non plus et ils ont même pas mal de points en commun.

La production du film n’a pas été trop difficile sur des dialogues qui s’apparentent à des tirades ? 

AF : Comme c’était un projet auto-produit, on a tous fait ce film de manière assez bénévole. Par contre, la partie son, je ne la maîtrise absolument pas donc nous avons recherché un preneur de son en vain. Du coup, nous avons trouvé une personne qui avait les bases de prises de son et en post production nous avons du refaire un doublage.

CLH : Quand on refait un doublage, on perd malheureusement une certaine spontanéité dans les répliques. Je suis assez frustré d’avoir eu recours à ce moyen là mais je n’avais pas le choix si je voulais que les spectateurs puissent comprendre.

L’affiche du film à été réalisée par une artiste cannoise. Pourquoi ce choix rappelant les affiches de l’époque ?

CLH : Je connaissais cette artiste depuis longtemps. Joelle Blat avait réalisé un portrait de Yann. J’ai pris un rendez-vous avec elle, je lui ai exprimé mon amour pour son travail et je lui ai demandé si elle pouvait faire l’affiche du film. J’avais une photo de plateau que je voulais absolument sur l’affiche. Je lui ai donné et je l’ai laissée travailler. Cette photo représentait pour moi le film et sa richesse, cette affiche en raconte l’histoire.

AF : L’image sur l’affiche est assez représentative de l’histoire. Mais elle est aussi trompe l’oeil car en la regardant, on s’invente nous même une histoire. Est ce que cette personne va tirer sur cette petite fille ?

Pouvez-vous nous en dire plus sur vos actualités respectives ?

CLH : On va essayer de vendre et d’exporter le film à l’étranger. Selon moi, le film représente une attitude française que les étrangers aiment particulièrement.

YL : Je vais aider Christian à distribuer et à promouvoir le film. Mais j’ai aussi joué un rôle dans la web série BURN OUT réalisée par Julien Bonfanti et Marie Barret qui va sortir prochainement sur YouTube. Elle a été tournée à Cannes et l’équipe technique est formée d’étudiants en cinéma au lycée Bristol. J’ai aussi en parallèle des rôles dans les courts méttrages du BTS Audiovisuel de Cannes.

AF : Je vais essayer de faire évoluer le film de Christian et je travaille en parallèle sur mes projets. J’ai écrit un scénario de long métrage et un court métrage que je vais sûrement tourner cette année.