Succès surprise aux Etats-Unis et d’emblée annoncé comme une référence du cinéma d’horreur au même titre que « L’Exorciste » de William Friedkin , le premier film d’Ari Aster est un évènement incontournable de ce début d’été. Produit par A24, il continue d’approfondir ce courant indépendant américain qui résonne comme l’une des propositions de cinéma les plus intéressantes des dernières années. Et malgré beaucoup de défauts, la générosité du film et son originalité donnent des belles idées pour une oeuvre entière et généreuse. 

L’hérédité maudite

Dans la campagne profonde, immense et silencieuse américaine, une famille est en deuil; Annie Graham enterre sa mère. L’enterrement, vide et silencieux, semble presque burlesque tant la solitude et la gêne occupe chacun des membres présents, dont les regards évocateurs traduisent le malaise familial, les secrets et les tabous encore en vigueur. La maladie, le sommeil, la souffrance sont les seuls sinistres compagnons des Graham, qui n’arrivent plus à communiquer tant la haine est palpable. Vecteur des ondes malsaines et macabres, Charlie, la petite fille d’Annie et la préférée de sa grand-mère, regarde et observe les situations. Elle mange du chocolat et, en croquant dans ses friandises, se replie totalement entre les plis difformes de son monstrueux visage. Renfermée, elle rejette les interactions sociales et ne veut pas se mêler aux autres personnes de son âge. Son frère, Peter, tente d’être le plus banal possible et de s’intégrer  entre les verres d’alcools et les inhalations de fumée, mais la mise en scène déployée par Aster le cantonne au champs, le réduit à un espace dans lequel lui seul est présent et dans lequel rien n’est assimilable à son monde; Il est seul et déjà proie aux ondes extérieures qui, doucement, emplissent son monde. Mise en scène de l’isolement dans une oeuvre sur la famille ? Étrange au premier abord, mais brillant car encore plus évocateur des tensions qui, presque in extenso, amènent et attirent le mal. L’angoisse monte, elle arrive comme une tornade au loin mais ne se montre jamais clairement, ce qui permet au metteur en scène de faire passer sa mise en scène de l’isolement à l’asphyxie, à la schizophrénie , à la terreur sous-jacente permanente. Dès lors, et ce via le biais d’un évènement majeur de l’histoire ( qui ne sera pas utile de révéler dans cette critique) le film avance et se mue dans un balais brillant de générosité, mais qui accumule les erreurs.

Le Sacrifice

Dans ce deuxième mouvement, la frontière entre la réalité et le cauchemar est définitivement abandonnée. D’un raccord à l’autre, on passe d’une réalité à une autre et l’effroi s’installe par couches progressives, lentes et forcées. Comme des injections récurrentes, mais non soudaines car très peu basées sur le sursaut, le spectateur plonge du malheur d’une famille maudite par la fatalité à l’horreur d’une famille détruite par les démons intérieurs et par les menaces extérieures. C’est Peter, victime de sa faiblesse et de la haine de sa mère qui avoue ne jamais avoir voulu de lui, qui attire le malin et qui le hante de cauchemars, des pensées, de ses messes noires macabres et des sacrifices. Comme Reagan dans « L’Exorciste », c’est la faiblesse et la candeur, presque l’innocence, qui attire réellement le mal. Charlie été bercée dans le malheur, elle est le mal. Elle n’est pas valable comme hôte pour les esprits car, happée par la famille et par le terrible secret de la possession maternelle, elle n’a jamais été élevée par sa mère, bien trop fragile et sujette à des troubles et insomnies qui relèvent surtout, après justification cinématographique, de plusieurs crises de démence. C’est la grand-mère qui, même après la mort, plane dans la maison, hante les sombres recoins des pièces et de l’âme d’Annie et distille l’angoisse grâce à sa résurrection incarnée par Charlie.
Vite, les liens familiaux s’intensifient et laissent place à un jeu de manipulation terriblement malsain qui donne aux Graham l’image des Atrides, famille maudite grecque descendante d’Atrée marquée par le meurtre, le parricide , l’infanticide et l’inceste.

Mise en scène de l’horreur 

Ari Aster met en scène l’horreur de façon pensée, lente, progressive et jouant sur le détail. Comme ses prédécesseurs Robert Eggers ( « The Witch », 2015) et David Robert Mitchell ( « It Follows », 2014), il continue de distiller progressivement les astuces et idées de mise en scène « made in A24« , c’est à dire typique de cette société de production basée sur des produits de genre ingénieux et fourmillant d’idées malgré des budgets réduits. Cadres pleins, lumières sombres et peu utilisées, parfois même éclairées à la bougie uniquement, environnements clos et intimistes et personnages renfermés; l’horreur se transforme en angoisse sélective et progressive , sans effet tape-à-l’oeil ou monopolisant le dispositif émotionnel du spectateur.

« Hérédité » utilise et déploie tout les effets cités et se range donc directement dans la lignée de cette angoisse lancinante et mesurée, qui sert de véritable contrechamp aux metteurs en scène façonnés par Blumhouse ou James Wan par exemple, qui transforme l’horreur en effet fiévreux et brutal, agressif pour le spectateur qui souffre et qui éprouve ce genre de film. Budget moindre pour effet moindre qui permet donc une focalisation sur le scénario, les personnages et une liberté de mise en scène basée sur le hors-champ , sur l’occultation de la peur comme façon de transcender l’imagination.

Cependant des erreurs, à commencer par la deuxième partie du scénario qui pour une raison obscure alourdit la finesse du passé familial établie en exposition, et surtout au travers d’une scène de diner absolument géniale d’intensité et de puissance de jeux des comédiens, Toni Collette en particulier. Les lumières semblent également parfois mal gérées, car livrant beaucoup de détails et brisant les effets de surprise et d’occultation de l’horreur. Cela dérange, et surprend parfois tant ce film qui frise le coup de maître tombe dans l’erreur facile mais difficile à masquer. Des situations un tantinet redondantes émaillent le film, qui sait cependant réagir grâce à des raccords perfectionnistes et maîtrisés qui, via le passage du temps, permet de plonger brutalement dans l’horreur. Ari Aster joue un peu trop à se faire peur mais qui pourrait se permettre de lui empêcher ? Car la gourmandise déployée par ce metteur en scène pour un premier film résonne déjà de par son succès critique et commercial comme un essai réussi, voire un coup de maître.

A la croisée des chemins entre Ingmar Bergman et Mike Leigh, « Hérédité » est un film généreux, prometteur et distinctif de la vague d’épouvante et d’angoisse américaine à petit budget. Moins parfait et travaillé qu’ « It Follows » ou « The Witch », il en résulte tout de même une proposition fascinante qui accumule par le détail des idées de cinéma et les pépites. Travail très prometteur qui frise l’admiration pour Ari Aster, en attendant de voir ses prochaines gourmandises.  

–> « Hérédité », réalisé par Ari Aster avec Toni Colette,  Gabriel Byrne, Milly Shapiro et Alex Wolff