Le 23 Décembre 2018, Michel Ocelot retrouvait la belle ville d’Annecy pour présenter la version restaurée de son long métrage Kirikou et la Sorcière sorti en salle il y a tout juste 20 ans.

Mediamag a eu la chance d’assister à la projection dans une salle comble du cinéma Pathé Annecy et de s’entretenir avec le cinéaste. ENTRETIEN Vous êtes ici à Annecy pour présenter la version restaurée à l’occasion des 20 ans de Kirikou et la Sorcière. Que représente Annecy pour vous et Kirikou en particulier ? Annecy c’est énorme, c’est un des sommets de ma vie et depuis très longtemps.  J’ai découvert l’existence d’Annecy quand j’étais étudiant américain à Los Angeles en 1968. Les animateurs faisaient de la publicité dans la journée pour manger et le soir ils faisaient un film pour Annecy. C’était leur oxygène secret et c’est là que j’ai découvert le Festival du Film d’Animation dont je n’avais pas entendu parler. Une  fois que j’ai su cela, à mon retour d’Amérique je suis venu à tous les festivals jusqu’à Kirikou. Puis, par la suite cela s’est développé avec d’autres festivals que j’ai fréquentés mais Annecy c’est particulier : c’est un bonheur dans ma vie. J’ai eu une vie avant Kirikou, une vie assez dure où je faisais des courts métrages mais où la plupart du temps je cherchais du travail et j’avais donc une semaine tous les deux ans ou j’existais très fort, ou moi-même j’existais par rapport aux autres. On m’a connu ou reconnu, j’avais des prix, j’étais intensément heureux de me trouver dans un si beau lieu, de voir les films d’autres cinglés comme moi, des films qui ne feraient jamais fortune mais tous intenses, personnels, différents et c’était une semaine absolument formidable. Je me suis fait une famille internationale très naturellement.  Le festival d’Annecy fait partie de mes montagnes sacrées. Beaucoup expriment l’idée que vous faites des longs métrages pour enfants. Vos films ont-ils pour but de réveiller l’enfant qui est en chacun de nous tout en nous faisant réfléchir et prendre conscience ? Je dis NON à peu près à tout car je n’ai jamais fait de films pour enfants. Quand j’ai fait mon premier film autonome Les Trois Inventeurs, je pensais simplement être un auteur et j’ai fait un conte philosophique assez dur. Et puis comme c’était de l’animation, on a gravé au fer rouge sur mon front le mot « enfant » et ça ne pourra jamais s’effacer. On a montré ce film cruel seulement aux enfants : j’étais très mécontent au début d’avoir cette gravure sur mon front. Puis maintenant, je m’y suis habitué parce que ça m’amuse et parfois je le considère comme un Cheval de Troie : on ne s’en méfie pas car c’est un film pour les bébés… Et puis en fait il est très sérieux et je touche énormément les adultes. Je les touche d’ailleurs plus que les enfants et c’est normal car je suis un adulte et je fais les films du mieux que je peux mais il n’y a aucune cible. Je pense aux enfants bien sûr dans la mesure où il va y en avoir dans la salle, je fais attention de ne pas leur faire de mal mais je traite de sujets qui peuvent être très graves : Karaba a été victime d’un viol collectif dans le film Kirikou  et Dilili à Paris traite d’un sujet qui intéresse toute la planète… C’est général, c’est effrayant et voilà, j’en fais un film assez résolu mais cela reste un conte de fées. Vous venez justement de prendre l’exemple de Dilili à Paris et dans ce film vous célébrez Paris tout en dénonçant ses côtés assez « obscurantistes ». Comment avez-vous écrit ce long métrage ? Là, cela commence à être très sérieux et terrible si vous vous renseignez sur ce que des hommes font aux femmes. Il y a plusieurs livres sur ces sujets, vous en perdriez le sommeil tant c’est inimaginable. Il y a des pics d’horreur dans certains pays mais tous les pays commettent des horreurs envers les femmes et les filles. A ce propos, on oublie souvent les filles mais des hommes leur font autant de mal qu’aux femmes. Donc la violence c’est le point de départ qui semble être impossible pour le début d’un conte de fée comme je les aime. Mais finalement j’y suis arrivé et ce n’est que le point de départ qui est horrible. Parallèlement, j’avais vaguement l’envie et l’intention de faire un jour un film qui se passe à Paris parce que j’ai fait des films qui se passent un peu partout sur la planète. J’ai décidé que ce serait Paris 1900 à cause des costumes des dames. C’est un départ très superficiel mais comme d’habitude, je me suis renseigné sur l’époque que j’ai traitée et j’ai découvert que c’était une époque sensationnelle. Il y avait des génies à tous les coins de rues et c’était très étonnant parce que depuis 100 ans la France « se tuait » elle-même et elle aurait dû disparaître de la carte du monde. Mais non, elle est devenue la capitale incontestée de l’Occident au niveau intellectuel et dans tous les domaines des activités humaines et avec une nouveauté par rapport à l’histoire avant 1900 : des Femmes arrivent en premier plan, elles brisent les barrières et l’espace ouvert va encore s’agrandir pendant tout le XXème siècle. Donc c’est une époque sensationnelle et cela m’a permis de faire un film qui tient debout et qui n’est pas négatif : je montre des horreurs et les combattre c’est vraiment un symbole pour tous les hommes qui se tiennent très mal à travers le monde, mais toute l’histoire est une invention parabole. Je considère que notre civilisation qui a commis des erreurs comme toutes les civilisations est une oscillation très positive qui a aussi accompli des merveilles. Paris en 1900 c’est extraordinaire. Il y a aussi la liberté de la presse qui est une grande nouveauté tout comme l’émergence des femmes. Cela fait tout d’un coup bouillonner le pays et donc là aussi j’offre l’antidote, je fais aussi une chose optimiste. Tous ces gens ont existé et je ne vous raconte pas de « bobars », ce que je vous montre c’est vrai. Justement vous avez pris l’exemple des femmes pour répondre à cette question : les femmes ont une importance particulière et capitale dans vos films. Pensez-vous que la condition féminine a évolué en France depuis quelques années ? Tout allait de mieux en mieux durant le XXème siècle.  Avec le XXIème siècle et le réveil de religions utilisées de manières étroites, j’ai l’impression que l’histoire de la femme recule. C’est-à-dire « le statut de la femme » pour employer le mot juste. Vous avez exprimé sur France Inter dans l’émission d’Augustin Trapenard que vous admiriez les vitrines du Faubourg-Saint-Honoré. Est-ce que ces vitrines sont ou ont été des sources d’inspiration pour vos films ? Non ! Quand étant petit j’allais admirer ces vitrines, c’était une fascination d’homme de spectacle car j’étais un enfant du spectacle ; c’est-à-dire que dans un théâtre ou une vitrine, il y avait vraiment des créateurs qui faisaient beaucoup plus que mettre des souliers sur l’étagère. Ils faisaient toute une mise en scène avec des inventions que j’appréciais. Et je peux vous dire que j’ai une « tradition » depuis longtemps maintenant : Le jour de la Saint- Sylvestre je ne dis à personne où je suis, à 22 heures je suis dans mon lit et je dors bien. A 6 heures, je vais en patins à roulettes visiter le Paris vide du petit matin, je vais systématiquement voir les vitrines animées des Grands Magasins et les vitrines d’Hermès qui sont toujours exceptionnelles…  Ce que je fais maintenant, c’est les vitrines que je veux : des films. Est-ce que le travail de Georges Méliès et La Grande Illusion de Jean Renoir sont des sources d’inspiration pour vous ? Méliès oui car c’est la gaieté de faire du spectacle et surtout sans cacher que c’est du spectacle : cela me plaît beaucoup !  La Grande Illusion je l’ai peut-être souvent citée, la chose qui me touche c’est deux ennemis qui sont des amis absolus. Erich Von Stroheim et Pierre Fresnay sont pour moi inoubliables, c’est en parti ce qui a fait le succès du film, ce n’est pas la deuxième partie ou deux français retournent jusqu’en Suisse. Donc c’est une noblesse de personne qui va par-dessus les barbelés. Et les barbelés disparaissent. Personnellement mon film préféré de votre longue carrière c’est Princes Et Princesses C’est une chose très intéressante que vous me parliez de ce film. C’est le travail de 6 garçons et filles, c’est totalement intense et sans argent. Ce n’est que du bricolage, du système D, des bouts de ficelle, les gens n’imaginent pas à quel point c’était simple ce que l’on faisait. C’était simple, sans argent, du papier noir découpé, des articulations en petit bouts de fil de fer et sous la caméra une vitre et des ampoules… Et c’est tout ! Mais cela montre la passion, l’intelligence, le travail, le goût de ce travail et toujours des trucs où on a vraiment trouvé des solutions en fouillant dans la poubelle. C’est très gai et on s’amusait comme quand on avait 10 ans. Pour vous, qui est Michel Ocelot ?  Je pense que je suis un brave type qui s’applique à bien faire son boulot. Je veux vous faire plaisir pendant 1h30 et ensuite, je veux que cela dure comme un vin long en bouche et que vous sortiez du cinéma un peu décontractés, peut-être enrichis et que le film améliore un peu votre vie… Mais la fin de la réponse est un peu présomptueuse ne trouvez-vous pas ? MEDIAMAG.FR souhaite remercier :
  • Michel OCELOT
  • CITIA, l’organisateur du festival du film d’animation
  • Madame Laurence YTHIER et Raphaël responsables des relations presse de CITIA
  • Le Festival Du Film D’Animation D’Annecy
  • Le cinéma Pathé D’Annecy et son directeur Cyrille COMBIER
  • La Ville D’Annecy