A l’occasion de son nouveau film “Avant que nous disparaissions” en salle le 14 Mars, retour sur l’œuvre de Kiyoshi Kurosawa, qui au fur et à mesure se révèle comme étant le cinéaste japonais le plus fascinant de notre époque, synthétisant à la perfection les traditions ancestrales de son pays avec les formes les plus modernes de l’effroi.

Breaking the wave

1985, Tokyo. Après avoir trompé la Nikkatsu, société de production en déclin, en utilisant le budget qu’un producteur de films porno lui avait donné pour faire un film d’auteur, le jeune Kurosawa est sur la liste noire du monde du cinéma Nippon ; il ne peut plus faire de films.
S’entame alors une longue traversée du désert de 12 ans pour lui, qui oscille entre les petits épisodes de série et les cours de cinéma à l’université de Tokyo. Il cultive alors progressivement un amour pour le cinéma de genre, d’horreur, et sur les figures des Yokai (les monstres traditionnels japonais) et avec ses anciens potes de fac de ciné, Takashi Miike et Shinya Tsukamoto, il commence à rêver d’un nouveau cinéma Japonais.

A l’époque, la nouvelle vague des années 60 à déjà frappé et donné naissance aux « sales gosses » de l’industrie. Le Japon en a marre du traditionalisme, et veut se libérer ; Révoltes politiques étudiantes, scandales en tout genres, guerre de Yakuzas… Le Japon veut renaitre pour pouvoir se salir. Le cinéma suit cette fièvre, ce ras-le-bol général et décline sexe, violence, éros et passion sur le grand écran.

Fini le beau cinéma traditionnel et baroque d’Akira Kurosawa, la précision chirurgicale de Yasujiro Ozu ou la grâce de Mizoguchi. Désormais, c’est la perversité suintante de Shoei Imamura, la crasse des combats furieux de Yakuzas de Kinji Fukasaku et la scandaleuse ouverture d’esprit de Nagisa Oshima qui sont les porte-étendards du cinéma Japonais en vogue.


La génération suivante se doit donc d’innover, de surprendre, de changer… Encore. Au Japon, désormais tout a changé ; c’est le métal, l’irrévérencieux et le n’importe quoi qui fait loi. Le cinéma stagne et les films sont dans l’ensemble mauvais, choquant à tout prix et sans qualité. Dans ce pays en crise d’identité, d’âge et artistique, une lueur apparaît. La génération des perdus trouve son identité en la figure du monstre et de l’horreur et permet à des films terrifiant et culte de sortir. 1989 ; Tout commence avec Tetsuo de Shinya Tsukamoto, trip halluciné trash et pervers ou la chair et le métal ne font qu’un. Vient ensuite en 1998 le culte Ringu d’Hideo Nakata, film d’horreur terrifiant et suintant qui pose encore la question de la machine et de l’humain. Le point d’orgue de cette vague de terreur vient en 1999 avec Audition de Takashi Miike, l’un des films les plus sale, perturbant et violent qu’encore à ce jour il ait été donné de voir.

Mais, dans tous ces noms et œuvres, un homme est loin des enjeux de son temps. Kiyoshi Kurosawa sort alors à contre-courant de la vague Cure en 1997. Dans ce film qui marque sa naissance et son réel retour au cinéma, quelque chose captive immédiatement et change. Une histoire policière à l’américaine, avec d’une part la figure du détective brisé et cassé par le temps , la fatigue et sa Némésis, le criminel tueur en série, qui n’a jamais paru aussi terrifiante et intangible. Les personnages errent comme des fantômes dans et hors du cadre, où le mal est montré vainqueur dès le premier plan.

L’ambiance est posée par un rythme lent, par des pas, des sons, des gouttes d’eau qui glissent entre les immeubles débraillés de la banlieue terne de Tokyo ou du commissariat de police. La tension est toujours présente, et s’accroche avec fureur au cœur du spectateur pour ne jamais le laisser tranquille.
Kurosawa vient établir son art et mettre en image ses cauchemars, ses envies, ses fantasmes dans ce film, et permet de montrer à quel point l’homme est fasciné par les créatures, par les fantômes, par les mystères qui hantent l’art de la scène japonaise depuis son départ et le théâtre Nô. Premier film et premier succès, la machine est lancée.

Cure (1997) Retour des limbes

Fort de son coup de maître, le cinéaste ne s’arrête plus et enchaîne les succès critiques et commerciaux. En 1999, Charisma fait frémir et surprend. Jamais auparavant la forêt n’a été filmée avec autant de mystère et de terreur, si ce n’est dans le Château de l’araignée, chef d’œuvre de mise en scène d’Akira Kurosawa (les deux réalisateurs n’ont d’ailleurs aucun lien de parenté).

En 2001, c’est au tour de Kaïro de voir le jour. Ce film, considéré comme le plus connu et le meilleur de Kurosawa, est une adaptation d’un conte que ce dernier avait lui-même écrit pendant ses douze années de gestation artistique. Le film est annonciateur de la déferlante internet que va subir l’ile et de la sévère injure à l’identité et à l’homme que cela peut provoquer. Majestueux de maîtrise dans sa mise en scène et dans son travail d’ambiance, il permet ainsi de décliner à l‘extrême la forme du fantôme, et à l’incarner en une forme, un dialogue, une danse, lors d’une scène qui restera longtemps dans l’histoire du cinéma nippon. Travailler les corps via la technologie est l’un des enjeux principaux des cinéastes des années 2000, et Kurosawa utilise les deux pour susciter la peur, l’angoisse, et la mise en ambiance dans des cadres amples et dans des films au rythme anormalement lent, presque surréaliste de passivité qui étonnent, désarçonnent et fascinent. La pulsion scopique est à son comble, et jamais le spectateur n’a autant étrangement apprécié voir déambuler des fantômes, des démons et des âmes en perditions dans les couloirs souillés d’un pays malade.
Cette démonstration de force permet au metteur en scène d’obtenir son billet d’entrée à un événement culturel essentiel qu’il fréquentera a de nombreuses reprises ; le festival de Cannes. Il n’est cependant nominé qu’à un certain regard, ce qui sera rectifié en 2003 grâce à Jellyfish qui accédera à la compétition officielle, ainsi que Loft en 2005.

Après tant d’année à subir, Kurosawa devient un monstre de cinéma, un mastodonte qui redéfinit presque une fois par an son cinéma et qui établit le bilan de santé de l’industrie cinématographique japonaise de genre.

Loft (2005)

Après, plusieurs années difficiles vont suivre. Le cinéaste a du mal à écrire et perd sa productivité du début des années 2000. L’excellent Retribution en 2007 le réconcilie avec la critique et, en 2008, il obtient même son premier prix à Cannes avec Tokyo Sonata, film social émouvant mais trop lisse et loin des fantômes et de l’horreur. S’en suit alors quatre années de préparation à son chef d’œuvre ultime ; Shokuzai. Empruntant la forme d’un dyptique, le film raconte les conséquences du massacre d’une jeune fille au sein d’une bande d’amies dans une école primaire. Parmi les quatre qui ont assistés au meurtre, deux ont optés pour l’oubli et deux pour le souvenir. L’œuvre de quatre heure prend tout son sens dans son découpage, se focalisant sur les quatre cas et les isolant et en les comptant sous forme de fables, comme le ferait l’écrivain Akutagawa. Admirable, absolument effrayant et réactualisant totalement l’originalité des procédés de mise en scène du maître tel que le hors champs ou le rythme lancinant imagé par des plans fixes et qui montre la naissance progressive du monstre, Shokuzai est une totale réussite qui relance pour le meilleur Kurosawa.

Shokuzai (2012)

… Et maintenant ?

Encore un prix à Cannes en 2015 avec Vers l’autre rive, Kurosawa continue d’aller là où on ne l’attend pas. L’année dernière, après avoir renoué avec le polar pour Creepy, il annonce se passionner pour la science-fiction et pour la figure de l’envahisseur prenant la forme de l’humain pour le tromper, comme l’ont fait des films angoissants tels que Alien et The Thing. C’est ainsi qu’arrive son nouveau film la semaine prochaine, suivi d’un autre projet mystérieux de trois heures, Yochô, qui a fait l’effet d’une bombe au festival de Berlin et dont le nom Français ne laisse aucune ambiguïté : Invasion.

Une fois encore, Kiyoshi Kurosawa se dépasse et se force à toucher à de nouveaux genres de cinéma ; après le thriller, le film d’horreur et le drame familial il s’essaie à la science-fiction. Il a cependant toujours laissé respirer ses thèmes dans tous ses films ; laisser les esprits bouger, entrer et sortir du cadre et du monde, et surtout capter leurs sentiments, leurs joies, leurs larmes.

Avant que nous disparaissions, de Kiyoshi Kurosawa, sortie le 14 Mars