En compétition cette année au festival de Cannes, Lee Chang- dong adapte Murakami et porte à l’écran l’histoire de trois personnages en proie aux doutes, à la passion et aux pulsions, dans une Corée crépusculaire et terrifiante au bord de l’incandescence. Chronique d’un chef d’oeuvre annoncé , d’un triangle amoureux nuancé, d’un portrait froid et asphyxiant teinté d’un onirisme qui perd et perturbe.

L’évaporation de la femme

Dès les premiers plans, incisifs en caméra épaule, la mise en scène colle à la peau de Jongsu, coursier peu réactif de la campagne qui, par sa passivité, fait penser à Lennie dans Des souris et des hommes. Puis, arrive au bout de quelques secondes Haemi, qui d’emblée par ses regards et sa gestuelle appelle à l’attraction animale. Entre les deux, il faut près de cinq minutes avant d’entendre le premier dialogue qui surprend , tant il est énigmatique et étrange. Ce point de vue de l’attraction souligné par une mise en scène flottante, érotique et sensuelle sans une once de vulgarité propulse le spectateur pendant le premier tiers dans une sphère d’abord déconcertante, mais en surface seulement. Les personnages sont présentés, montrés et doucement survolés jusqu’à l’acte d’union des deux, qui clôt le premier mouvement de ce ballet infernal.

Le corps de ce film prend naissance avec l’arrivée de Ben, personnage dont les émotions sont si difficiles à capter, tant elles sont mises à distance de Jongsu, qu’il en devient terrifiant. Ben a une emprise en apparence sur Haemi, ce qui n’énerve pas Jongsu, dont même la jalousie est impossible à obtenir tant il semble en apparence passif, déconnecté de ce monde où tout va si vite incarné par la ville de Séoul. La mise en scène passe alors d’une mise en scène du corps à une mise en scène de l’espace, où tout paraît froid, caché sous une brume bleutée et inquiétante évoquant les montagnes maléfiques de The Strangers , plus grand film du 69 ème festival de Cannes.

À ce moment précis, le film passe d’une romance approximative et complexe à un réel thriller passif, tant les enjeux sont situés dans le détail, dans la recherche… Car le moment de rupture du film prend naissance avec la disparition d’Haemi. Pas d’explication, d’indice ou de motif pouvant expliquer cet évènement; juste l’absence dans le cadre, et l’image d’Haemi qui reste lors des masturbations teintées de la mélancolie vécues par Jongsu, qui progressivement bascule dans la rage, cette rage qui brûle et qui consume l’intérieur des personnages du film.

 La colère par le feu 

Ben , certain de sa maitrise, torture par son absence de défaut Jongsu. Il lui raconte qu’il aime, par pur plaisir, brûler des serres dans la campagne régulièrement pour ressentir cette sensation proche de l’extase de sentir le matériel brulé, consumé, réduit à l’état de cendre. Pour se soulager de sa colère, il brule pour se sauver , pour assouvir cet instinct presque sexuel qu’il a car répétitif. Cela hante Jongsu, qui le voit même en cauchemar , filmé avec l’absence et la douceur d’un rêve. Il se voit jeune, devant une serre brûlant en plein coeur de la nuit , et se sent attiré par le feu, par ce feu salvateur et purificateur. Ce rapport au feu évoque le plaisir de la colère que Mishima, grand écrivain Japonais, évoquait avant Murakami dans le plus beau livre de la littérature Nippone ; Le Pavillon d’or (dont Burning semble par bien des aspects attaché).

Comme dans le film de Kon Ichikawa le Brasier (adaptation du Pavillon d’or) c’est bien la frustration, le manque et l’absence du père comme la figure traumatisante qui pousse le personnage à bout. Dans les deux oeuvres le protagoniste est marqué par ces liens et garde en lui, intériorise et cherche l’expression par la violence comme unique issue à cette spirale infernale.

Plus qu’une coïncidence, une leçon sur la force du mal-être intérieur qui, une fois extirpé du corps, prend la forme de l’incandescence et de la destruction. Jongsu brule de haine. Il hait Haemi qui , après lui avoir permis l’impossible, le laisse perdu dans un entre-deux constant. Il hait Ben qui perpétuellement l’humilie sans jamais la moindre faille, le moindre reproche; Il le laisse béat d’incompréhension et muet dans sa condition, dans sa faiblesse et dans sa pauvreté, dans les montagnes brumeuses à la frontière, où tout bouillonne.

La colère brûle , elle arrive, et plus le film avance plus l’acte final de violence purificatrice arrive comme une échéance inéluctable, comme une douce évidence.

Détails inquiétants

Le nouveau cinéma de genre Coréen dont raffole le festival de Cannes dénote et innove par sa maîtrise de l’ambiance, par son mélange des genres et par la communication des sentiments exclusivement grâce à des idées de mise en scène singulières. Lee Chang-Dong, comme Park Chan-Wook ou encore Nah Hong-Jin sont des poètes, des auteurs qui grâce à la puissance des images composent de réelles oeuvres marquées par un mystère incertain et intangible.
Dans Burning , tout est filmé avec beaucoup de méfiance, si bien qu’au bout d’un moment tout les moindres détails deviennent terrifiants . Du chat imaginaire que Jonsu vient nourrir pendant deux semaines au veau dont il prend soin et dont les larmes  saillantes dégoulinent sur sa joue abimée, tout bascule vers l’imaginaire et vers le cauchemar.

C’est dans cette atmosphère légèrement inquiétante mais absolument passionnante que les personnages s’enfoncent dans un dédale sans fin, avec pour seule note d’espoir une danse d’Haemi filmée en plan séquence dans laquelle cette dernière se déshabille lentement sur un morceau de Jazz , face aux montagnes, face au soleil qui tombe et face à l’arrivée de la nuée bleutée qui étouffe les trois marionnettes de Lee Chang-Dong . La plus belle scène du film, du festival, et surement de cette année qui sera teintée par la déception légère (malgré la palme d’or pour Kore-Eda) de ne pas avoir vu Burning au palmarès. Pas grave, il restera encore plus énigmatique et fin, un objet pur, hors du temps et qui rappelle à quel point le genre Coréen donne la mesure de l’inquiétante étrangeté au cinéma.

 

Burning est en conclusion un film terrifiant, un film nuancé, terriblement fin et mis en scène avec brio par Lee Chang-Dong, qui touche au sublime. Trio marquant, les acteurs campent à merveille la finesse et la complexité littéraire recherchée par Murakami et Faulkner. Les montagnes bleues de la campagne Coréenne vont garder prisonnier les personnages dans une terrifiante suspicion, dans une frustration et dans un mépris de la fracture sociale réduisant Jongsu à la bêtise. Tout simplement brillant, avec en prime des idées de cinéma à chaque plan dont une scène qui va faire date par sa beauté et sa poésie. 

–> Burning, réalisé par Lee Chang-Dong, avec Yoo Ah-In , Steven Yeun, Jeon Jong-seo