Grand Prix du dernier festival de Cannes, le nouveau “Spike Lee Joint” revient sur un fait divers absolument stupéfiant pour permettre l’éclosion d’un réel brûlot politique engagé et pertinent qui, dans la tradition des grands films de Spike Lee, conjurent et déclinent idées de cinéma et de propos pour livrer la meilleure réponse au racisme et à la barbarie. Effets de style, maîtrise de son propos et une urgence rarement atteinte chez le cinéaste donnent à ce film une ampleur pouvant le hisser au rang d’oeuvre intemporelle et nécessaire dans l’Amérique de Donald Trump. 

Si Ron Stallworth pouvait parler

1979. Ron Stallworth devient le premier policier Afro Américain de Colorado Springs. Censé “changer les choses” , il décide vite de devenir agent infiltré au sein… du Klu Klux Klan présidé par David Duke. Afin de pouvoir continuer son enquête, il décide de faire équipe avec son collègue juif appelé Flip. Entre vie privée et couverture, entre traditions et religions , entre fraternité et amitié, les deux coéquipiers tentent coûte que coûte de garder le contrôle sur une situation si révoltante qu’elle semble à peine croyable.

Dès les premiers plans montrant les grands travellings de “Autant en emporte le vent”, l’un des plus grands films Américains aussi bien connu pour l’ambition de son histoire et de ses personages que pour son racisme ouvert, Spike Lee l’affirme en frappant du poing sur la table; il a des choses à dire. Via les procédés de mise en scène chers au metteurs en scène tels que les monologues face caméra, le montage rapide et l’utilisation de l’humour pour ridiculiser les adversaires et opposants; il multiplie les effets pour montrer l’importance et l’urgence de son propos dans l’Amérique actuelle. Entre images d’archives et reconstitutions soignées à la pellicule, il opte pour une réduction entre fiction et réalité pour toucher en plein coeur son audience, représentée par la figure de Ron Stallworth, interprété avec brio par John David Washington.

Il semble lui donner le monopole du point de vue, pour faire en sorte de le montrer presque passif aux discours endiablés et galvanisants du chef des Black Panthers , qui donne par ailleurs l’occasion de présenter le premier grand moment de cinéma du film. Entre les surimpressions des visages émerveillés des activistes et le montage furieux des discours, rageurs et motivants dans la lignée des grands orateurs si chers à Spike Lee que sont Malcolm X et Martin Luther King, il permet un premier élan de cinéma qui, par son efficacité et sa maîtrise, entraîne le spectateur et l’émeut. Après une superbe représentation de la chaleur des night clubs afro américains de l’époque ou les gens dansent, partagent , boivent et s’amusent, retour brutal à la police avec cette fois l’introduction du personnage du film qui m’a le plus touché ; Flip Zimmerman, interprété par l’indispensable Adam Driver qui décidément assoit et conforte sa position de muse absolue du cinéma de New York, entre Spike Lee, Martin Scorsese et Jim Jarmusch.

L’identité Malheureuse

Flip Zimmerman est juif. Il a été élevé dans sa culture, à passé sa vie à ne jamais savoir ce que cela voulait dire et à frequenter quelques Bar Mitsva sans grand intérêt. Il n’est pas sûr de sa foi, ou de son amour pour la religion, mais décide de faire l’enquête et de s’exposer au racisme tellement fort qu’il en devient ridicule , notamment lors d’une scène montrant le chien enragé de Duke, Felix, et sa femme rêver de tuer des noirs avec des larmes de joies. Il explique alors à Ron que maintenant qu’il se fait traiter de “sale juif” à longueur de journée, il ne pense qu’à ça. Cette identité malheureuse que le personnage endure et qu’il va ensuite apprendre à connaitre résonne surement comme un enjeu secondaire du film, mais c’est loin d’être le cas. Comme Ron Stallworth, les deux protagonistes ont du mal à se situer face à leurs communautés, entre origines et combats, entre protection et satisfaction, entre pays et peuple. Ce conflit intérieur puissant et émouvant résonne comme une réelle force dans les cultures noires et juives, et le fait de voir les deux héros minés par ses enjeux crée une réelle connexion, une réelle intimité qui est plus que compréhensible, une réelle mélancolie qui donne encore plus de caractère et de corps aux “frères Stallworth”.

Flip devient juif par ce que les autres l’insultent et le méprisent, il retrouve une certaine passion pour sa culture et une envie de recoudre avec ses traditions, que le monde entier autours de lui méprise et rejette. Il récupère une identité dont il essaye timidement de se débarrasser depuis le début de l’histoire mais, une fois face à ses responsabilités , renoue avec ses racines pour épouser une morale d’acceptation, de respect et de savoir. Comme Stallworth, à cheval entre ses impératifs de policiers et son envie révolutionnaires, la limite entre la protection et l’activisme semble légère et permet une multitude d’enjeux qui touche sans aucune concession, jusqu’à émouvoir aux larmes le spectateur juif en quête d’identité fasciné par sa culture mais effrayé par la peur de ne pas y être accepté que je suis.

Le brûlot de Spike Lee se révèle alors à la surprise générale être un double combat, montré avec beaucoup de respect, de passion et d’impact d’un côté comme de l’autre. L’identité malheureuse est difficile à porter, aussi bien pour un juif que pour un noir, et “Blackkklansman” montre que c’est grace à l’acceptation et à un certain type de partage que les mentalités arriveront à changer. Face à la crise majeure sociale que vit ce pays, c’est l’union et l’acceptation qui fera la force des peuples. All power to all the people.

Walk on

Force est de constater que même après la tornade d’émotions progressives qu’impose le film au fur et à mesure, par l’amour de Ron comme par la timidité de Flip, Spike Lee prend le parti dans un dernier élan de dénoncer l’instigateur de tous ces cataclysmes et atrocités, celui qui n’a rien dit pour Charlottesville , pour les morts écrasés par les voitures, pour les parades ouvertes du Klan qui intitulent les juifs et les noirs sans aucune retenue. Celui qui pense garder la cohésion d’une partie de l’Amérique en méprisant et provoquant , sans retenue, et qui donne naissance à des images absolument terrifiantes dans lesquels des noirs les yeux embués de larmes et de sang supplient, implorent une justice…. qu’il n’auront pas par la politique. Comme les juifs, comme les mexicains qui se retrouvent considérés comme des pestiférés et séparés par un mur de pierre et de gravats, comme les chinois qui se retrouvent coupables “d’inventer le développement durable et les problèmes écologiques”.

La réponse arrivera par la parole, par l’engagement , par l’art, par la peinture ; par le cinéma.

Film nécessaire, film coup de poing et résolument novateur dans ses procédés de montage et de parti pris, “BlacKkKlansman” est un chef d’oeuvre que nous nous devons de faire vivre par la critique, la parole et en allant le voir. Rien n’est plus criant que les images pour se rendre compte de la vérité, de la situation actuelle d’une Amérique qui régresse et retombe dans un racisme et un antisémitisme alarmant. Un peu plus d’un an après Obama et son image salvatrice, il est temps de se lever, d’en parler, de critiquer et, comme Spike Lee, de taper du poing sur la table avec les armes dont on dispose et qui sont les plus belles et les plus pures ; l’amour et l’acceptation. 

–> ” BlacKkKlansman” , réalisé par Spike Lee avec John David Washington et Adam Driver, en salles le 22 août.